{"id":3856,"date":"2017-07-14T11:57:53","date_gmt":"2017-07-14T10:57:53","guid":{"rendered":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/?page_id=3856"},"modified":"2018-03-27T16:25:03","modified_gmt":"2018-03-27T15:25:03","slug":"noelle-benhamou","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/en\/noelle-benhamou\/","title":{"rendered":"No\u00eblle Benhamou"},"content":{"rendered":"<p>[vc_row][vc_column][vc_column_text]<strong>No\u00eblle Benhamou<\/strong><br \/>\nCentre d\u2019\u00e9tudes des relations et contacts linguistiques et litt\u00e9raires<br \/>\nUniversit\u00e9 de Picardie Jules Verne<br \/>\nF-80000<br \/>\nnoelle.benhamou[at]orange.fr<\/p>\n<h1>Les Vosges d\u2019\u00c9mile Erckmann et d\u2019Alexandre Chatrian\u00a0: entre r\u00e9alit\u00e9 et fiction<\/h1>\n<hr \/>\n<p>On consid\u00e8re, \u00e0 tort, \u00c9mile Erckmann et Alexandre Chatrian comme des \u00e9crivains alsaciens, voire allemands, alors qu\u2019ils \u00e9taient lorrains. \u00c9mile Erckmann (1822-1899), qui tient la plume, est originaire de Phalsbourg, et Alexandre Chatrian (1826-1890) est n\u00e9 \u00e0 Grand Soldat, commune d\u2019Abreschviller, et a v\u00e9cu \u00e0 Raon-l\u2019\u00c9tape. Si la plupart de leurs \u0153uvres \u00e9voquent un territoire germanique difficile \u00e0 situer, mais fr\u00e9quemment bas\u00e9 en Allemagne (Mayence, Francfort, Heidelberg\u2026), la Moselle actuelle et les Vosges, \u00e0 la limite avec l\u2019Alsace, constituent le d\u00e9cor de nombreux contes et romans. \u00c9mile Erckmann et Alexandre Chatrian ont marqu\u00e9 de leur empreinte la Lorraine, en particulier les Vosges, qu\u2019ils ont fait conna\u00eetre aux lecteurs parisiens, et qui font partie du patrimoine culturel. La r\u00e9gion leur a rendu hommage par l\u2019\u00e9rection de monuments \u00e0 Phalsbourg et \u00e0 Lun\u00e9ville, et par un prix litt\u00e9raire, consid\u00e9r\u00e9 comme le Goncourt lorrain. Replacer les lieux de la fiction du duo dans la g\u00e9ographie actuelle pourrait sembler chose ais\u00e9e puisque, en bons r\u00e9alistes, les auteurs ont donn\u00e9 une photographie du r\u00e9el. Les r\u00e9cits d\u2019\u00c9mile Erckmann et d\u2019Alexandre Chatrian parus apr\u00e8s 1870, entre autres les <em>Contes vosgiens <\/em>(1877), sont-ils pourtant si faciles \u00e0 replacer dans la g\u00e9ographie r\u00e9elle\u00a0? La localisation des territoires vosgiens qui ont chang\u00e9 de fronti\u00e8res plusieurs fois en un si\u00e8cle et demi serait tentante mais nous nous orienterons vers une g\u00e9ocritique en nous demandant si les Vosges d\u2019\u00c9mile Erckmann et d\u2019Alexandre Chatrian ne sont pas un territoire recr\u00e9\u00e9 et embelli par le souvenir d\u2019un autre lieu perdu.<\/p>\n<h2>Phalsbourg et Saint-Di\u00e9\u00a0: deux berceaux cr\u00e9ateurs<\/h2>\n<p>\u00c9mile Erckmann, dont le p\u00e8re \u00e9tait relieur \u00e0 Phalsbourg, et Alexandre Chatrian, fils d\u2019un ma\u00eetre verrier originaire du Val d\u2019Aoste, sont tous deux n\u00e9s en Meurthe, qui deviendra Moselle en 1918. Apr\u00e8s avoir \u00e9tudi\u00e9 au coll\u00e8ge de Phalsbourg et obtenu son baccalaur\u00e9at \u00e0 Nancy en 1841, \u00c9mile Erckmann, le plus \u00e2g\u00e9, va faire son droit \u00e0 Paris mais revient chez lui suite \u00e0 une fi\u00e8vre typho\u00efde en 1845. Il rencontre \u00e0 Phalsbourg en 1847 Alexandre Chatrian, qui partage la m\u00eame passion de l\u2019\u00e9criture et l\u2019amour de leur r\u00e9gion. Pour sceller cette amiti\u00e9, ils parcourent les Vosges durant l\u2019\u00e9t\u00e9. De cette association, na\u00eetront des \u0153uvres qui feront date et qui appartiennent majoritairement au genre narratif, m\u00eame si Alexandre Chatrian adapte leurs contes et romans au th\u00e9\u00e2tre, et qu\u2019\u00c9mile Erckmann \u00e9crit des essais, des fables et des po\u00e8mes.<\/p>\n<p>La R\u00e9volution de 1848 voit \u00c9mile Erckmann s\u2019engager politiquement \u00e0 Paris, puis \u00e0 Strasbourg aupr\u00e8s de son fr\u00e8re Jules. Le Coup d\u2019\u00c9tat de 1851 ram\u00e8ne les deux amis \u00e0 la dure r\u00e9alit\u00e9 et perturbe leurs projets litt\u00e9raires. Alexandre entre l\u2019ann\u00e9e suivante comme employ\u00e9 de bureau \u00e0 la Compagnie des Chemins de fer de l\u2019Est pour assurer un revenu r\u00e9gulier. La correspondance des deux hommes a permis d\u2019\u00e9valuer la place de chacun dans l\u2019entreprise litt\u00e9raire bic\u00e9phale\u00a0: \u00c9mile Erckmann a des id\u00e9es, les soumet \u00e0 Alexandre Chatrian, les \u00e9crit et les fait lire \u00e0 son complice qui donne son avis, fait remanier, puis place les \u0153uvres dans la presse et aupr\u00e8s des \u00e9diteurs. En 1863, install\u00e9s \u00e0 Paris, pr\u00e8s de la gare de l\u2019Est, \u00c9mile Erckmann et Alexandre Chatrian retournent fr\u00e9quemment en Lorraine. Ils publient chez Hetzel les <em>Romans nationaux<\/em> \u2013 <em>Madame<\/em> <em>Th\u00e9r\u00e8se <\/em>(1863a), <em>Histoire d\u2019un conscrit de 1813 <\/em>(1863b), <em>Waterloo<\/em> (1864a) \u2013 \u00e0 partir d\u2019archives militaires et de souvenirs de discussions avec des grognards. Ces romans prennent tous pour point de d\u00e9part la ville de Phalsbourg, \u00e0 laquelle \u00c9mile Erckmann est visc\u00e9ralement attach\u00e9, comme un enfant \u00e0 sa m\u00e8re. C\u2019est elle qui l\u2019inspire et a pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 sa naissance en tant qu\u2019\u00e9crivain.<\/p>\n<p>Bien que l\u2019\u0153uvre d\u00e9payse ponctuellement le lecteur au point de le transporter dans des contr\u00e9es lointaines et exotiques comme le Maghreb, l\u2019\u00c9gypte, o\u00f9 se rendra \u00c9mile Erckmann, ou l\u2019Am\u00e9rique du Sud, l\u2019essentiel des r\u00e9cits se situe en effet \u00e0 Phalsbourg, berceau cr\u00e9ateur et nourricier, o\u00f9 \u00c9mile Erckmann se ressource p\u00e9riodiquement. L\u2019auteur r\u00e9aliste pars\u00e8me ses \u00e9crits de fiction de petits faits vrais recueillis aupr\u00e8s des villageois. On peut \u00e9galement trouver des traces autobiographiques puisque ses h\u00e9ros sont autant de doubles de l\u2019auteur. \u00c9mile Erckmann observe beaucoup la nature environnante et fait de longues marches en Lorraine, notamment dans le massif des Vosges, afin de rendre ses romans les plus cr\u00e9dibles et les plus sensibles possibles au lecteur. D\u00e8s les premiers bombardements de 1870, il retourne \u00e0 Phalsbourg mais, l\u2019ann\u00e9e suivante, il doit quitter la ville devenue allemande.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019annexion, \u00c9mile Erckmann fuit \u00e0 Paris et trouve refuge au Raincy, chez Alexandre Chatrian. Mais la ville marqu\u00e9e par l\u2019insurrection de la Commune ne lui convient pas et il pense s\u2019implanter dans l\u2019Ouest, qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 visit\u00e9 pour \u00e9crire ses r\u00e9cits sur les r\u00e9voltes vend\u00e9ennes. Son biographe Georges Benoit-Guyot (1963\u00a0: 164) \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Aucune de ces localit\u00e9s n\u2019eut l\u2019heur de lui plaire, et les provinces de Normandie et de Bretagne lui parurent trop plates. Il leur manquait le pittoresque des montagnes, qu\u2019\u00e0 ses yeux les grandioses visions de la mer, partout voisine, ne rempla\u00e7aient point\u00a0\u00bb. \u00c9mile Erckmann s\u2019installe \u00e0 Saint-Di\u00e9-des-Vosges chez les Goguel, dont il a fait la connaissance en Vend\u00e9e. Mont\u00e9zuma Goguel, entrepreneur des travaux publics lorrain qui vit avec sa grand-m\u00e8re phalsbourgeoise, accueille \u00c9mile Erckmann dans sa maison, appel\u00e9e L\u2019Ermitage, qui convient tr\u00e8s bien au c\u00e9libataire endurci, ayant re\u00e7u une \u00e9ducation rousseauiste. L\u2019h\u00f4te payant, recherch\u00e9 par la police du Reich pour crime de l\u00e8se-majest\u00e9, est d\u2019autant plus satisfait qu\u2019il a pour voisin Jules Ferry, r\u00e9cemment entr\u00e9 au gouvernement.<\/p>\n<p>Coup\u00e9 de son lieu favori et indispensable \u00e0 sa cr\u00e9ation, \u00c9mile Erckmann fait de Saint-Di\u00e9 sa seconde source d\u2019inspiration. Si l\u2019on excepte un voyage en Orient entrepris en compagnie de Mont\u00e9zuma Goguel en 1873 et de brefs s\u00e9jours \u00e0 Paris pour rencontrer Alexandre Chatrian, \u00c9mile Erckmann trouve dans les Vosges son havre de paix, un substitut de Phalsbourg. Les lettres envoy\u00e9es \u00e0 Alexandre Chatrian permettent de mesurer le degr\u00e9 de satisfaction \u00e9prouv\u00e9 par \u00c9mile Erckmann. Le 4 septembre 1872, il \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Je me f\u00e9licite joliment d\u2019\u00eatre venu dans ce pays car il n\u2019en existe pas de plus beau ou de plus agr\u00e9able. Nous menons ici des existences de Sardanapales\u00a0; nos jours de je\u00fbne sont des noces, et puis nous courons la montagne en voiture pour nous rouvrir l\u2019app\u00e9tit\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 2000\u00a0: 24-25). Le paysage des Vosges vues du c\u00f4t\u00e9 de Saint-Di\u00e9 lui rappelle celui de Phalsbourg et de l\u2019Alsace bossue. Quelques jours plus tard, il \u00e9crit de nouveau \u00e0 Alexandre qui travaille \u00e0 Paris\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Je suis \u00e0 l\u2019Ermitage de St-Di\u00e9 depuis deux jours et j\u2019y vis comme un coq en p\u00e2te. Goguel, sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re, tous des compatriotes, m\u2019ont re\u00e7u comme un membre de la famille et je retrouve ici l\u2019air et la vie de Phalsbourg, le bon app\u00e9tit et la bonne nourriture qui me convient. Bref, je suis au pays, et mieux encore, car la vue de tous c\u00f4t\u00e9s est admirable. [\u2026]<\/p>\n<p>En route j\u2019ai bien examin\u00e9 la s\u00e9rie de montagnes que Goguel me nommait \u00e0 mesure. J\u2019ai vu le champ de bataille de La Bourgonce o\u00f9 les Badois ont repouss\u00e9 un de nos petits corps d\u2019arm\u00e9e apr\u00e8s six heures de combat acharn\u00e9. On m\u2019a racont\u00e9 bien des d\u00e9tails sur les fusillades, les pillages commis par ces bandits, contraires \u00e0 toutes les lois de la guerre. Tout cela, joint \u00e0 la peinture des paysages vraiment magnifiques de ce coin de la France, ferait de tr\u00e8s bons et beaux livres qui en temps opportun produiraient leur effet\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 2000\u00a0: 26-27).<\/p><\/blockquote>\n<p>Durant son s\u00e9jour \u00e0 Saint-Di\u00e9, \u00c9mile Erckmann produit beaucoup. Il tire son inspiration du lieu o\u00f9 il se trouve, s\u2019\u00e9loignant des tableaux germaniques qu\u2019il a tant d\u00e9crits dans ses \u0153uvres d\u2019avant 1870. Ses romans, toujours publi\u00e9s chez Hetzel, se situent d\u00e9sormais du c\u00f4t\u00e9 fran\u00e7ais des Vosges, en Lorraine. Ainsi, l\u2019action de <em>Les Deux Fr\u00e8res<\/em> (1873) se d\u00e9roule-t-elle dans le village des Chaumes\u00a0; <em>Histoire<\/em> <em>d\u2019un sous-ma\u00eetre <\/em>(1871) s\u2019ouvre sur Saint-Nicolas-de-Port. En 1874, <em>Le Brigadier Fr\u00e9d\u00e9ric, histoire d\u2019un Fran\u00e7ais chass\u00e9 par les Allemands <\/em>(1874) voit son h\u00e9ros quitter l\u2019Alsace \u00e0 regret, ainsi que les territoires annex\u00e9s, notamment les \u00ab\u00a0forteresses de Neuf-Brisach, de Schlestadt, de Phalsbourg, de Bitche, qui d\u00e9fendent les d\u00e9fil\u00e9s des Vosges\u00a0\u00bb, tandis que <em>l\u2019incipit<\/em> des<em> Ann\u00e9es de coll\u00e8ge de Ma\u00eetre Nablot <\/em>(s.d.) \u00e9voque \u00ab\u00a0Richepierre, en Alsace, sur la pente des Vosges\u00a0\u00bb. Il est question de Nancy dans <em>Ma\u00eetre Gaspard Fix, histoire d\u2019un conservateur <\/em>(1875), de Metz et des Vosges dans les<em> Contes de la montagne <\/em>(1873a) et <em>Les Vieux de la vieille <\/em>(1880) et des provinces annex\u00e9es dans <em>Le Banni <\/em>(1882). M\u00eame les \u0153uvres exotiques telles que <em>Une campagne en Kabylie <\/em>(1873b) et <em>Souvenirs d\u2019un ancien chef de chantier \u00e0 l\u2019isthme de Suez<\/em> (1876), font r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la Lorraine. Comme Mont\u00e9zuma Goguel dont \u00c9mile Erckmann s\u2019est inspir\u00e9, les h\u00e9ros de ses romans orientaux sont originaires des Vosges.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 l\u2019Ermitage de Saint-Di\u00e9 sont donc particuli\u00e8rement propices \u00e0 l\u2019\u00e9criture mais, en 1881, \u00c9mile Erckmann se brouille avec les Goguel et part s\u2019installer \u00e0 Toul avec sa servante ma\u00eetresse Emma Flotat. Il y tombe gravement malade et a l\u2019autorisation de se rendre en convalescence \u00e0 Phalsbourg. Apr\u00e8s avoir pris sa retraite en 1884, Alexandre Chatrian quitte Villemomble pour Raon-l\u2019\u00c9tape pr\u00e8s de Saint-Di\u00e9. Les deux amis brisent leur amiti\u00e9 en 1887, suite \u00e0 un aveu fait par Alexandre Chatrian \u00e0 \u00c9mile Erckmann\u00a0: il payait sur la caisse commune des n\u00e8gres qui adaptaient leurs \u0153uvres \u00e0 la sc\u00e8ne. En 1889, des attaques calomnieuses dans le <em>Figaro<\/em> am\u00e8nent \u00c9mile Erckmann \u00e0 porter l\u2019affaire en justice. Son permis de s\u00e9jour lui est retir\u00e9 et il doit quitter Phalsbourg pour Lun\u00e9ville, o\u00f9 il meurt du diab\u00e8te en 1899, neuf ans apr\u00e8s Alexandre Chatrian, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 des suites d\u2019une maladie nerveuse, sans doute d\u2019origine syphilitique. \u00c9mile Erckmann n\u2019a jamais oubli\u00e9 les paysages vosgiens, les reliefs, les cours d\u2019eau, les sentiers qu\u2019il parcourait \u00e0 pied durant des heures en solitaire. Ils lui ont inspir\u00e9 ses derni\u00e8res \u0153uvres, sign\u00e9es de son seul nom\u00a0: \u00c9mile Erckmann, telles que <em>Fables alsaciennes et vosgiennes <\/em>(1895a) et <em>Alsaciens et vosgiens d\u2019autrefois <\/em>(1895b).<\/p>\n<p>C\u2019est lors de cette parenth\u00e8se vosgienne, tr\u00e8s prolixe du point de vue litt\u00e9raire, qu\u2019\u00c9mile Erckmann compose les r\u00e9cits rassembl\u00e9s dans le recueil <em>Contes vosgiens<\/em>.<\/p>\n<h2>Les Vosges des <em>Contes vosgiens<\/em><\/h2>\n<p>D\u00e8s 1870, Alexandre Chatrian avait conseill\u00e9 \u00e0 \u00c9mile Erckmann de situer leurs nouveaux r\u00e9cits \u00e0 Saint-Di\u00e9, o\u00f9 l\u2019auteur \u00e9tait le mieux plac\u00e9 pour voir d\u00e9filer des r\u00e9fugi\u00e9s alsaciens et mosellans fuyant leurs pays annex\u00e9s. C\u2019\u00e9tait une fa\u00e7on pour \u00c9mile Erckmann de toucher le lecteur, de rendre hommage \u00e0 une r\u00e9gion qui l\u2019avait accueilli, lui l\u2019exil\u00e9, et de rendre compte d\u2019une g\u00e9ographie r\u00e9aliste. Ainsi germa l\u2019id\u00e9e des nouvelles qui devaient former le recueil des <em>Contes vosgiens<\/em>, publi\u00e9 chez Hetzel en 1877. Les cinq r\u00e9cits qui constituent le volume \u2013 \u00ab\u00a0Annette et Jean-Claude\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Le R\u00e9cit du p\u00e8re J\u00e9r\u00f4me\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Le Trompette des hussards bleus\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Le Vieux Tailleur\u00a0\u00bb \u2013, ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7us entre 1871 et 1876, \u00e0 l\u2019exception du dernier \u00ab\u00a0Gretchen ou l\u2019Accord\u00e9e de village\u00a0\u00bb, \u0153uvre de jeunesse publi\u00e9e le 4 janvier 1858 dans <em>Le Constitutionnel<\/em>. Cette courte idylle entre un peintre vosgien et une jeune alsacienne cl\u00f4t le volume sur une note po\u00e9tique, proche du ton employ\u00e9 dans <em>L\u2019Ami Fritz <\/em>(Erckmann, Chatrian, 1864b). Avec ce dernier r\u00e9cit, proche de la fable, le lecteur est transport\u00e9 dans une sorte de hors temps qui le pousse vers l\u2019imaginaire. Il peut y voir aussi le symbole de l\u2019union des Alsaciens-Lorrains face \u00e0 l\u2019adversit\u00e9 et \u00e0 la terrible annexion.<\/p>\n<p>Les r\u00e9cits des <em>Contes vosgiens<\/em> n\u2019ob\u00e9issent pas \u00e0 un ordre chronologique. Le premier \u00ab\u00a0Annette et Jean-Claude\u00a0\u00bb et le quatri\u00e8me \u00ab\u00a0Le Vieux Tailleur\u00a0\u00bb se situent sous la Restauration et montrent le m\u00e9pris envers les anciens soldats de l\u2019Empire, rel\u00e9gu\u00e9s dans de petits villages vosgiens dont ils \u00e9taient la ris\u00e9e. Les deuxi\u00e8me et quatri\u00e8me contes \u2013 \u00ab\u00a0Le R\u00e9cit du p\u00e8re J\u00e9r\u00f4me\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Le Trompette des hussards bleu\u00a0\u00bb \u2013 pr\u00e9sentent l\u2019invasion prussienne, la d\u00e9faite et le d\u00e9part des Alsaciens-Lorrains. Il y a donc bien un avant et un apr\u00e8s 1870 dans un paysage qui para\u00eet immuable et en accord avec les personnages quelles que soient les \u00e9poques.<\/p>\n<p>Comme tous les ouvrages d\u2019\u00c9mile Erckmann et Alexandre Chatrian, les <em>Contes vosgiens<\/em> sont illustr\u00e9s, cette fois par Philippoteaux. Ils pr\u00e9sentent des sc\u00e8nes d\u2019action ou des paysages, destin\u00e9s \u00e0 instruire le peuple. Leurs \u00e9crits de fiction ont donc une vis\u00e9e didactique. Il s\u2019agit pour les deux auteurs r\u00e9alistes d\u2019enseigner au plus grand nombre l\u2019histoire, les us et coutumes mais aussi la g\u00e9ographie d\u2019une province ou d\u2019une r\u00e9gion au sens large. \u00c9mile Erckmann proc\u00e8de, comme pour ses pr\u00e9c\u00e9dents romans, notamment, <em>Histoire d\u2019un conscrit de <\/em>1813 (1863b), pour lequel il avait parcouru le chemin emprunt\u00e9 par un soldat de l\u2019Empire depuis Phalsbourg jusqu\u2019en Saxe. Il chemine dans ce massif dissym\u00e9trique des Vosges, dont il conna\u00eet moins le versant occidental, long et en pente appartenant \u00e0 la Lorraine, s\u2019impr\u00e8gne de la nature, rep\u00e8re les espaces, sans vraiment prendre de notes pr\u00e9paratoires, simplement en se gorgeant d\u2019impressions. Le 21 avril 1877, il \u00e9crit \u00e0 Alexandre Chatrian\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Je vais m\u2019occuper tout de suite de raconter la bataille de Nompatelize. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 entendu plusieurs t\u00e9moins de cette bataille, des gens du village et d\u2019autres [\u2026]. Mon intention est aussi de peindre dans une suite de r\u00e9cits ce c\u00f4t\u00e9-ci des Vosges depuis Ste-Marie jusqu\u2019au d\u00e9bouch\u00e9 de la Meurthe vers Lun\u00e9ville. J\u2019en ai maintenant le tableau dans l\u2019esprit comme j\u2019avais celui du c\u00f4t\u00e9 Alsace avant de commencer les <em>Romans nationaux<\/em>. Je compl\u00e8terai ma connaissance en faisant une ou deux tourn\u00e9es cet \u00e9t\u00e9 avec Broillard et nous aurons alors une s\u00e9rie de nouveaux romans comme les premiers\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 2000\u00a0: 116).<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette technique permet \u00e0 \u00c9mile Erckmann de relater avec une grande pr\u00e9cision g\u00e9ographique les combats entre Allemands et Lorrains en 1870 dans \u00ab\u00a0Le R\u00e9cit du p\u00e8re J\u00e9r\u00f4me\u00a0\u00bb. L\u2019activit\u00e9 physique et le contact avec l\u2019espace stimulent l\u2019imagination de notre \u00e9crivain marcheur et amoureux de la nature\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis en train de parcourir le pays avec Broillard. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu le Climont, le Colroy et la Burgonce, Nompatelize et tout se dessine. Je me rends compte de l\u2019action et j\u2019esp\u00e8re que l\u2019affaire deviendra palpable pour tout le monde lorsque j\u2019en aurai fait la description\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 2000\u00a0: 120), confie-t-il \u00e0 nouveau le 8 mai 1877 \u00e0 Alexandre Chatrian.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, \u00c9mile Erckmann ne connaissait que le versant oriental, court et abrupt du massif des Vosges, reliant le Nord de la Lorraine \u00e0 l\u2019Alsace. Dans ses contes fantastiques publi\u00e9s aux alentours de 1850, il avait longuement \u00e9voqu\u00e9 cette r\u00e9gion, primitivement unie \u00e0 la For\u00eat-Noire, puis s\u00e9par\u00e9e par la formation du foss\u00e9 rh\u00e9nan. Les randonn\u00e9es \u00e9taient d\u2019autant plus faciles dans ces Vosges du nord, dites gr\u00e9seuses, aux formes tabulaires, que les cols comme celui de Saverne \u00e9taient plus ais\u00e9ment franchissables. Il lui faut donc d\u00e9couvrir les Vosges cristallines, au sud, les plus hautes, aux sommets (ballons) parfois arrondis et aux cols \u00e9lev\u00e9s (Bussang, Schlucht). La population et les activit\u00e9s y sont plus nombreuses. Les vall\u00e9es (Meurthe, Moselle, Thur, Fecht, etc.) et les principales villes (Saint-Di\u00e9, Remiremont, Thann) sont \u00e9gren\u00e9es dans les r\u00e9cits.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Annette et Jean-Claude\u00a0\u00bb, longue nouvelle ouvrant le recueil des <em>Contes Vosgiens<\/em>, se pr\u00e9sente comme le r\u00e9cit de Jean-Claude Bruant, qui \u00e9voque son enfance sous la Restauration dans le hameau des Bruy\u00e8res qu\u2019il d\u00e9crit avec nostalgie.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Moi-m\u00eame, qui suis un homme de progr\u00e8s, je ne puis me rappeler sans attendrissement le petit hameau des Bruy\u00e8res, o\u00f9 j\u2019ai pass\u00e9 ma jeunesse\u00a0: sa file de maisonnettes \u00e9chelonn\u00e9es sur la c\u00f4te, avec ses toits de bardeaux, ses granges, ses hangars charg\u00e9s de grosses pierres plates contre les coups de vent\u00a0; la petite chapelle de Saint-Fulbert effil\u00e9e vers le ciel, les for\u00eats \u00e0 perte de vue sur toutes les cimes environnantes, et devant, l\u2019immense plaine de la Lorraine, tant\u00f4t couverte de nuages, tant\u00f4t inond\u00e9e de lumi\u00e8re\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 1877\u00a0: 283).<\/p><\/blockquote>\n<p>Jean-Claude raconte sa rencontre avec la petite Annette Gaudin qu\u2019il \u00e9pousera, les luttes entre son oncle Nicolas Bruant, maire de Zornburg, et le cur\u00e9 Fischer qui exige des enfants (Jean-Claude et son fr\u00e8re Antoine) le cat\u00e9chisme en allemand, les courses dans les bois et pr\u00e8s des sources, le sort des vieux soldats de l\u2019Empire devenus artisans ou des mis\u00e9rables comme Y\u00e9ri-Hans, l\u2019ermite cul-de-jatte d\u2019une grotte qu\u2019il ne quitte pas. Les noms des villes et des villages d\u00e9filent\u00a0: Sarrebourg, Bruy\u00e8res pr\u00e8s de Saint-Di\u00e9, \u00ab\u00a0les maisons foresti\u00e8res du Holderloch et de La Tremblaye\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 1877\u00a0: 338), mais aussi une flore et une faune locales typiques.<\/p>\n<p>\u00c9mile Erckmann et Alexandre Chatrian utilisent moins l\u2019effet de listes, cher aux r\u00e9alistes, que des descriptions s\u2019appuyant sur la pr\u00e9t\u00e9rition\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Je ne te parlerai pas de nos baignades dans la Zorne, ni de nos p\u00eaches \u00e0 la main sous les roches qui bordent la rivi\u00e8re, ni de la visite des lacets de grand matin au passage des grives apr\u00e8s les vendanges d\u2019Alsace\u00a0; de la garde du b\u00e9tail dans les prairies en automne, assis autour de nos petits feux, lorsque les bois commencent \u00e0 prendre leurs belles teintes de rouille, que des coups de vent brusques enl\u00e8vent les feuilles mortes en tourbillons et les dispersent dans l\u2019air, que des bandes d\u2019oies sauvages en triangle traversent le ciel m\u00e9lancolique.\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 1877\u00a0: 290)<\/p><\/blockquote>\n<p>La vis\u00e9e de la nouvelle est moins de d\u00e9crire la beaut\u00e9 d\u2019un site que de d\u00e9noncer la supr\u00e9matie du clerg\u00e9, qui renvoie M. Mougeot, l\u2019instituteur lorrain aux id\u00e9es voltairiennes, au profit de M. Muller, et promeut la langue allemande, et les superstitions ridicules li\u00e9es \u00e0 un pseudo-miracle\u00a0: l\u2019apparition de la Vierge au vieil ermite. L\u2019instruction obligatoire et la\u00efque, lib\u00e9r\u00e9e du clerg\u00e9 s\u00e9culier, est bien s\u00fbr au centre des \u0153uvres des deux Lorrains. Celle-ci ne fait pas exception.<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit \u00ab\u00a0Le Vieux Tailleur\u00a0\u00bb d\u00e9bute, lui aussi, son action en 1816-1820 \u00e0 Sainte-Suzanne o\u00f9 le narrateur se souvient d\u2019avoir connu Baptiste Mauduy, tailleur de son \u00e9tat, un ancien engag\u00e9 volontaire de 92 qui avait commis des exactions en Vend\u00e9e, d\u2019o\u00f9 sous son surnom le Vend\u00e9en. Cet ex-32<sup>e<\/sup> demi-brigade est aussi un bretteur \u00e9m\u00e9rite, dit Lapointe, qui n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 reprendre le fleuret pour venger une insulte. C\u2019est le narrateur qui \u00e9vite l\u2019h\u00e9catombe en demandant gr\u00e2ce pour les offenseurs. Il est le seul \u00e0 venir \u00e0 l\u2019enterrement de l\u2019ancien escrimeur, li\u00e9 \u00e0 jamais \u00e0 cette terre de Lorraine avec laquelle il s\u2019est confondu\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Depuis, j\u2019ai pass\u00e9 souvent par l\u00e0, dans la petite all\u00e9e des Houx qui longe le cimeti\u00e8re et qui m\u00e8ne au village de Timery. Chaque fois, je me suis arr\u00eat\u00e9 quelques secondes en face de la tombe sans croix et sans pierre du vieux tailleur\u00a0; la fosse est dans la haie, c\u2019est maintenant une des plus vieilles, couverte de gazon, et les fleurs qu\u2019on s\u00e8me \u00e0 droite et \u00e0 gauche sur d\u2019autres tombes s\u2019\u00e9tendent de son c\u00f4t\u00e9\u00a0; le pauvre vieux en a sa part\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 1877\u00a0: 435).<\/p><\/blockquote>\n<p>Les toponymes rendent plus cr\u00e9dible et vraisemblable la vie des personnages ordinaires, m\u00eame si la g\u00e9ographie litt\u00e9raire est moins appuy\u00e9e que dans les deux contes situ\u00e9s au centre du recueil.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le R\u00e9cit du p\u00e8re J\u00e9r\u00f4me\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Le Trompette des hussards bleus\u00a0\u00bb exposent le lendemain de la d\u00e9faite de Reichshoffen, les circonstances et les cons\u00e9quences de la perte de l\u2019Alsace-Lorraine \u00e0 travers la triste exp\u00e9rience d\u2019un Vosgien. La forme du conte qui n\u00e9cessite une \u00e9conomie de moyens correspond bien \u00e0 la rapidit\u00e9 de la d\u00e9faite de 1870 et au caract\u00e8re soudain de l\u2019annexion. Il s\u2019agit de toucher le lecteur et de le faire r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la situation des exil\u00e9s. \u00c9mile Erckmann d\u00e9nonce l\u2019absurdit\u00e9 de l\u2019invasion et la violence des Prussiens qui tentent d\u2019effacer toute trace de pr\u00e9sence fran\u00e7aise, ab\u00eemant le site naturel des Vosges et ses maisons. Il montre aux Fran\u00e7ais de l\u2019int\u00e9rieur ce qu\u2019aucun manuel d\u2019histoire et de g\u00e9ographie ne donne \u00e0 lire aux \u00e9coliers\u00a0: les d\u00e9tails de la vie apr\u00e8s la d\u00e9faite dans les r\u00e9gions annex\u00e9es, les \u00e9motions des habitants tiraill\u00e9s entre l\u2019attachement \u00e0 leur r\u00e9gion et la loyaut\u00e9 envers une France qui les oublie peu \u00e0 peu.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le R\u00e9cit du p\u00e8re J\u00e9r\u00f4me\u00a0\u00bb est un long r\u00e9cit qui s\u2019appuie, une fois de plus, sur l\u2019oralit\u00e9. <em>L\u2019incipit<\/em> plante le d\u00e9cor\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Vous savez, me dit le vieux b\u00fbcheron J\u00e9r\u00f4me Thiry, que notre vall\u00e9e de la Meurthe est s\u00e9par\u00e9e de l\u2019Alsace par la c\u00f4te de Sainte-Marie, par le Climont, le Donon et d\u2019autres cimes \u00e9lev\u00e9es, presque toutes couvertes de sapins.<\/p>\n<p>C\u2019est un pays escarp\u00e9, difficile\u00a0; bien peu de gens en connaissent les routes et les sentiers\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 1877\u00a0: 359).<\/p><\/blockquote>\n<p>Le narrateur recueille ainsi les confidences d\u2019un sage, un homme de la montagne, qui a combattu pour sa r\u00e9gion. Les batailles entre Lorrains et Prussiens sont relat\u00e9es avec une grande pr\u00e9cision g\u00e9ographique. Les moindres d\u00e9placements du h\u00e9ros peuvent \u00eatre suivis sur une carte. Cette illusion r\u00e9aliste est le fruit des rep\u00e9rages d\u2019\u00c9mile Erckmann sur les sites eux-m\u00eames. Le p\u00e8re J\u00e9r\u00f4me vit avec sa femme \u00e0 La Bourgonce mais sa fille, mari\u00e9e avec Thomas Duhem, vit de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des montagnes, au Ch\u00e8vrehof, sans doute en Alsace, tandis que son fils Coliche s\u2019est engag\u00e9 comme 6<sup>e<\/sup> cuirassier. Cette famille \u00e9clat\u00e9e g\u00e9ographiquement repr\u00e9sente bien la situation des Alsaciens-Lorrains au moment de l\u2019annexion. Sans nouvelles d\u2019eux, J\u00e9r\u00f4me Thiry va parcourir les Vosges et se trouver confront\u00e9 aux combats. Des extraits, trop nombreux pour \u00eatre cit\u00e9s tous ici, montreraient que les espaces \u00e9voqu\u00e9s sont intimement li\u00e9s aux actions du personnage. Ainsi des panoramas qui s\u2019offrent au p\u00e8re J\u00e9r\u00f4me et qu\u2019il peut voir lors d\u2019une halte.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0\u00c1 cinq heures je tournais le dos \u00e0 la Pierre-d\u2019Appel, grimpant \u00e0 droite, sous bois, le sentier des Trois-Scieries, jusqu\u2019au haut de la Holte\u00a0; comme les uhlans ne faisaient que parcourir la vall\u00e9e de Celles, de Schirmeck \u00e0 Vexaincourt, par Raon-sur-Plaine, je ne tenais pas \u00e0 suivre la route d\u00e9partementale, pour \u00eatre arr\u00eat\u00e9\u00a0; j\u2019aimai mieux grimper les ravins du Rabodeau. [\u2026]<\/p>\n<p>Enfin, apr\u00e8s avoir laiss\u00e9 Celles, Vexaincourt et Luvigny \u00e0 gauche, j\u2019arrivai vers midi dans les sapini\u00e8res du Donon, et une heure apr\u00e8s j\u2019\u00e9tais en haut, parmi les grosses roches [\u2026].<\/p>\n<p>En haut, je m\u2019assis sur une de ces roches, au milieu des ronces o\u00f9 passait le vent, mon b\u00e2ton entre les genoux, et je me mis \u00e0 regarder l\u2019Alsace par-dessus les cimes innombrables des sapins.<\/p>\n<p>J\u2019avais derri\u00e8re moi la vall\u00e9e de Celles, et en face, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du Rhin, la For\u00eat-Noire\u00a0; \u00e0 gauche la Lorraine, avec sous \u00e9tangs qui reluisaient au soleil, et \u00e0 droite, par del\u00e0 Schirmeck, o\u00f9 descend la Bruche, la cr\u00eate du Climont et le plateau du Camp-de-Feu\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 1877\u00a0: 362).<\/p><\/blockquote>\n<p>Les descriptions ne sont jamais autonomes, d\u00e9tach\u00e9es et gratuites mais toutes porteuses de sens et de subjectivit\u00e9. La g\u00e9ographie sert la fiction, s\u2019entrem\u00eale au conte et fait corps avec lui.<\/p>\n<p>La ville de Trois-Fontaines est au centre du 4<sup>e<\/sup> conte \u00ab\u00a0Le Trompette des hussards bleus\u00a0\u00bb<a href=\"#_edn1\" name=\"_ednref1\">[1]<\/a>, qui prend encore la forme d\u2019un dialogue. Le vieil instituteur \u00c9tienne Auburtin raconte un \u00e9pisode tragique qu\u2019il v\u00e9cut durant la guerre de 1870 et qui aboutit \u00e0 son \u00e9viction de l\u2019\u00e9cole du village. Pass\u00e9 sous l\u2019autorit\u00e9 allemande, Trois-Fontaines subit l\u2019occupation ennemie et la violence du Baron von Krappenfels qui s\u00e8me la terreur dans la r\u00e9gion. Le ma\u00eetre, qui a ferm\u00e9 son \u00e9cole depuis la d\u00e9faite en signe de r\u00e9sistance, est somm\u00e9 d\u2019enseigner sous peine de repr\u00e9sailles. T\u00e9moin de la punition excessive dont a \u00e9t\u00e9 victime un trompette de hussards pour avoir mal sonn\u00e9 de son instrument \u2013 le soldat prussien a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 passer deux jours attach\u00e9 dans un b\u00fbcher, alors qu\u2019il gelait \u00e0 pierre fendre \u2013, l\u2019instituteur a en vain plaid\u00e9 sa cause aupr\u00e8s de son colonel.<\/p>\n<p>\u00c9mu par le sort du trompette, Franz Hirth\u00e8s, \u00c9tienne lui offre l\u2019hospitalit\u00e9. Mais remis de ses blessures, le Prussien engraisse et se r\u00e9v\u00e8le un parasite. Le ma\u00eetre se laisse apitoyer par Franz, son homologue allemand, d\u2019autant plus qu\u2019ils se sont rencontr\u00e9s deux ans auparavant aux eaux de Risslingen. \u00c9tienne, qui ne savait pas que son h\u00f4te \u00e9tait son successeur, doit finalement lui laisser sa place et se r\u00e9fugier chez un parent qui vit \u00e0 Badonviller en territoire fran\u00e7ais. La fin du conte, am\u00e8re, montre sa fuite\u00a0: \u00ab\u00a0Je gagnai la for\u00eat derri\u00e8re le village, puis les collines du Blanc-Ru, et le soir j\u2019\u00e9tais au coin du feu de notre cousin, lui racontant cette histoire, qui ne l\u2019\u00e9tonna pas, car il connaissait la franchise et l\u2019honn\u00eatet\u00e9 prussiennes.\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 1877\u00a0: 412)<\/p>\n<p>La g\u00e9ographie litt\u00e9raire des <em>Contes vosgiens<\/em> trace ainsi la cartographie d\u2019une r\u00e9gion en souffrance. La vraisemblance et la couleur locale sont parfois abandonn\u00e9es dans le but d\u2019\u00e9difier le lecteur et de r\u00e9veiller sa conscience patriotique.<\/p>\n<h2>Une r\u00e9gion perdue et retrouv\u00e9e par l\u2019\u00e9criture<\/h2>\n<p>Nous avons vu combien l\u2019\u0153uvre d\u2019\u00c9mile Erckmann et Alexandre Chatrian s\u2019ancre dans le territoire vosgien mais ce qui aurait pu \u00eatre un cours de g\u00e9ographie glisse vers l\u2019imaginaire. L\u2019\u00e9criture transforme l\u2019espace au prisme d\u2019une r\u00e9gion perdue et id\u00e9alis\u00e9e. Comme le note justement Bertrand Westphal (2000) dans l\u2019un de ses articles, \u00ab\u00a0En litt\u00e9rature, les guides fiables n\u2019existent pas, car on ne cartographie pas les espaces imaginaires. Tout au plus r\u00e9digera-t-on des atlas imaginaires.\u00a0\u00bb. Nous passerions ainsi d\u2019une g\u00e9ographie litt\u00e9raire \u00e0 une tentative d\u2019approche g\u00e9ocritique qui, selon la d\u00e9finition rappel\u00e9e par Michel Collot (2011), \u00ab\u00a0\u00e9tudierait les repr\u00e9sentations de l\u2019espace dans les textes eux-m\u00eames, et qui se situerait plut\u00f4t sur le plan de l\u2019imaginaire et de la th\u00e9matique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00c9mile Erckmann \u00e9tait profond\u00e9ment et visc\u00e9ralement attach\u00e9 \u00e0 sa r\u00e9gion natale et il s\u2019inspira du site de Saint-Di\u00e9-des-Vosges comme il l\u2019avait fait pour Phalsbourg, \u00e0 tel point que les lieux observ\u00e9s avec minutie par le conteur r\u00e9aliste se superposent et fusionnent. Transform\u00e9s par l\u2019\u00e9criture en descriptions et m\u00eame en tableaux saisissants de v\u00e9rit\u00e9 et de d\u00e9tails vrais, les sites vosgiens \u00e9chappent \u00e0 toute temporalit\u00e9 mais sont empreints de nostalgie. L\u2019\u00e9criture permet \u00e0 l\u2019exil\u00e9 de combler le manque d\u2019une r\u00e9gion \u00e0 laquelle il a \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9. Aux lieux sont d\u2019ailleurs associ\u00e9s des saveurs, des go\u00fbts, des mets, qui permettent d\u2019entretenir le souvenir. La correspondance nous renseigne une fois de plus sur cet aspect\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Je suis assez content de savoir que l\u2019envoi des myrtilles t\u2019a fait plaisir. \u00c0 table, en voyant arriver les premi\u00e8res, je dis \u00e0 Madame Goguel\u00a0: \u201cTenez, voici un fruit qu\u2019on ne conna\u00eet pas \u00e0 Paris. Chatrian, j\u2019en suis s\u00fbr, aimerait bien d\u2019en voir. Cela lui rappellerait la montagne\u02ee. Dans le temps, chaque fois que je songeais au pays, je pensais aux brimbelles, aux bruy\u00e8res et aux sapins. Cela marchait ensemble. Aussit\u00f4t on fit chercher les paniers et le lendemain les myrtilles \u00e9taient en route. Cette ann\u00e9e, elles sont rares et petites, l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re elles \u00e9taient comme des cerises de la For\u00eat noire\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 2000\u00a0: 94-95).<\/p><\/blockquote>\n<p>Bien avant Proust, les aliments ing\u00e9r\u00e9s rappellent la terre perdue et la saveur transporte le gourmet vers des images mentales de paysages.<\/p>\n<p>\u00c9mile Erckmann, puisque c\u2019est lui qui tient la plume, (em)porte avec lui, dans sa m\u00e9moire, cette g\u00e9ographie imaginaire qu\u2019il nous livre et qui devient pour nous le reflet exact de la r\u00e9alit\u00e9. Le lecteur se laisse ainsi prendre au pi\u00e8ge de panoramas plus vrais que nature mais plus riches que nous le croyons. En effet, ces for\u00eats vosgiennes cachent un lieu intime, id\u00e9alis\u00e9 et magnifi\u00e9, celui de l\u2019enfance. Sans entrer dans une analyse psychanalytique qui d\u00e9passerait nos comp\u00e9tences, la ville de Phalsbourg et ses paysages environnants, les montagnes, les rivi\u00e8res, sont autant de substituts maternels pour un \u00eatre sensible devenu orphelin de bonne heure. C\u2019est le manque qui cr\u00e9e le lieu\u00a0: \u00ab\u00a0Pour d\u00e9crire un sujet\u00a0\u00bb, \u00e9crit \u00c9mile Erckmann peu apr\u00e8s avoir re\u00e7u le volume des <em>Contes vosgiens<\/em>, \u00ab\u00a0il m\u2019a toujours fallu \u00eatre absent de la chose, et puis un temps d\u2019incubation normale en pr\u00e9sence des \u00e9v\u00e9nements, et m\u00eame lorsqu\u2019ils sont encore pr\u00e9sents \u00e0 la m\u00e9moire, la masse des d\u00e9tails vous emp\u00eache de saisir les grandes lignes qui seules forment l\u2019ensemble\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 2000\u00a0: 142).<\/p>\n<p>Le conteur lorrain recr\u00e9e les Vosges d\u2019avant l\u2019annexion, glorifie un territoire perdu et une \u00e9poque r\u00e9volue\u00a0: une utopie avec des lieux ouverts et sauvages dont la beaut\u00e9 naturelle transporte le lecteur vers un ailleurs\u00a0; et des lieux ferm\u00e9s d\u00e9crits avec minutie, constitu\u00e9s de maisons typiques, o\u00f9 il fait bon vivre, et d\u2019int\u00e9rieurs de foyers chaleureux et rassurants o\u00f9 le promeneur trouve asile. Le choix de l\u2019oralit\u00e9 et du r\u00e9cit encadr\u00e9 n\u2019est pas d\u00fb au hasard. Le personnage adulte replonge dans ses souvenirs d\u2019enfance et red\u00e9couvre un double territoire spatio-temporel \u2013 sa r\u00e9gion disparue, saccag\u00e9e, et sa jeunesse \u2013 dont il s\u2019efforce de transmettre l\u2019h\u00e9ritage \u00e0 un auditeur plus jeune. Dans \u00ab\u00a0Annette et Jean-Claude\u00a0\u00bb, les paysages sont idylliques et id\u00e9alis\u00e9s par l\u2019\u00e9criture\u00a0: pour Jean-Claude, petit gar\u00e7on, la Gen\u00e8se se m\u00ealait aux lieux r\u00e9els et familiers.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0L\u2019hiver 1828 \u00e0 1829 fut tr\u00e8s rigoureux et tr\u00e8s long. M. Mougeot eut non seulement le temps de nous apprendre \u00e0 lire, mais encore de nous raconter l\u2019histoire de la cr\u00e9ation du monde en six jours\u00a0; celle du paradis terrestre, o\u00f9 nous v\u00eemes le danger qu\u2019il y avait d\u2019\u00e9couter les conseils des serpents et de manger des pommes d\u2019un certain arbre appel\u00e9 \u201cde la science du bien et du mal\u02ee\u00a0; celle du d\u00e9luge universel, o\u00f9 No\u00e9, sa femme, ses enfants et une paire de tous les animaux naviguaient par-dessus les montagnes, \u00e0 cause de la pluie qui avait fait d\u00e9border la Sarre, la Moselle, et g\u00e9n\u00e9ralement toutes les rivi\u00e8res du monde, bien au-dessus du ballon d\u2019Alsace\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 1877\u00a0: 299).<\/p><\/blockquote>\n<p>Le narrateur enfant est expuls\u00e9 de l\u2019\u00c9den, quand le vieux cur\u00e9 refuse de le voir faire sa premi\u00e8re communion, parce qu\u2019il s\u2019est montr\u00e9 torse nu \u00e0 Annette au bord de la rivi\u00e8re. Les r\u00e9f\u00e9rences bibliques et l\u2019histoire brouillent la g\u00e9ographie r\u00e9elle. Le narrateur confie alors devoir quitter son cocon protecteur\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019id\u00e9e ne nous venait jamais qu\u2019il faudrait descendre un jour de la montagne, le sac au dos et le b\u00e2ton \u00e0 la main, pour aller chercher fortune ailleurs. Non\u00a0! c\u2019\u00e9tait le bon temps, et cela nous paraissait devoir durer toujours\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 1877\u00a0: 284).<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de l\u2019effet de r\u00e9el, les lieux participent donc \u00e0 une entreprise de transmission, d\u2019entretien de la m\u00e9moire et font basculer le r\u00e9cit vers la parabole et le didactisme. Les auteurs cherchent \u00e0 instruire leur lecteur, \u00e0 faire passer un message moralisateur, \u00e0 donner des le\u00e7ons de vie. Les paysages s\u2019opposent souvent dans les r\u00e9cits d\u2019\u00c9mile Erckmann et Alexandre Chatrian. On note une nette bipartition entre lieux positifs et n\u00e9gatifs au sein du m\u00eame conte. S\u2019\u00e9tablit une concurrence entre <em>locus amoenus <\/em>et <em>locus horribilis <\/em>(Benhamou, 2012). Le h\u00e9ros doit choisir entre un lieu de sociabilit\u00e9 et un endroit recul\u00e9 o\u00f9 il sera vou\u00e9 \u00e0 la solitude et \u00e0 la d\u00e9r\u00e9liction. De ce point de vue, la topographie des r\u00e9cits d\u2019\u00c9mile Erckmann et Alexandre Chatrian est proche de l\u2019univers des contes populaires et des contes de f\u00e9es. Ce m\u00eame manich\u00e9isme et la bipartition du paysage se trouvaient chez les fr\u00e8res Grimm qui soumettaient leurs personnages \u00e0 des \u00e9preuves. Mais les <em>Contes vosgiens<\/em> r\u00e9unifient les deux versants des Vosges.<\/p>\n<p>Les lieux paraissent avoir une m\u00e9moire, comme si l\u2019humain avait laiss\u00e9 son empreinte dans la construction. \u00c9mile Erckmann \u00e9tait convaincu de l\u2019\u00e2me des espaces g\u00e9ographiques, des b\u00e2timents, car il \u00e9tait adepte de la m\u00e9tempsycose. Cette croyance en une vie des vieilles pierres, ayant accumul\u00e9 des souvenirs, est encore plus perceptible dans la nature, vierge des mains de l\u2019homme. Le massif des Vosges est propice \u00e0 cette vision panth\u00e9iste du monde. La tombe du vieux tailleur se min\u00e9ralise, m\u00ealant la d\u00e9pouille au grand tout. Les r\u00e9cits r\u00e9alistes et \u00e9tranges d\u2019\u00c9mile Erckmann et Alexandre Chatrian s\u2019appuient sur une po\u00e9tique des ruines h\u00e9rit\u00e9e du Romantisme. Tours \u00e0 moiti\u00e9 \u00e9boul\u00e9es, ch\u00e2teaux f\u00e9odaux laiss\u00e9s \u00e0 l\u2019abandon et d\u00e9mantel\u00e9s sont des lieux r\u00e9currents. La g\u00e9ographie r\u00e9elle situ\u00e9e entre les Vosges et l\u2019Alsace se transforme sous la plume des deux conteurs en espaces singuliers. Les personnages transf\u00e8rent sur le paysage leurs peurs et leurs regrets. Cette fa\u00e7on habile de signaler aux lecteurs l\u2019\u00e9tat psychologique des h\u00e9ros pr\u00e9sente l\u2019avantage d\u2019allier l\u2019avanc\u00e9e du r\u00e9cit et de l\u2019action, au plaisir esth\u00e9tique.<\/p>\n<p>Certaines descriptions rivalisent avec les tableaux de Breughel et des ma\u00eetres flamands appr\u00e9ci\u00e9s des conteurs. Les jeux d\u2019ombre et de lumi\u00e8re refl\u00e8tent la nature humaine et sa complexit\u00e9 puisque l\u2019environnement ext\u00e9rieur est \u00e0 l\u2019image de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 du personnage. Les plus bas instincts de l\u2019\u00eatre humain et les pulsions meurtri\u00e8res auxquelles il donne libre cours se d\u00e9cha\u00eenent \u00e0 proximit\u00e9 d\u2019endroits souterrains et d\u2019excavations naturelles, symboles des forces chtoniennes du Mal. Les villages d\u00e9crits existent-ils tous finalement\u00a0? Sont-ils localisables\u00a0? Ne sont-ils pas universels, atemporels car d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents sur les toiles des plus grands ma\u00eetres\u00a0?<\/p>\n<p>Les contes \u00e9tranges et r\u00e9alistes d\u2019\u00c9mile Erckmann et Alexandre Chatrian se pr\u00eatent volontiers \u00e0 une interpr\u00e9tation bachelardienne. Grottes et cavernes abritent des \u00eatres difformes qui font fuir les promeneurs. Ainsi Annette et Jean-Claude, dans le r\u00e9cit homonyme, transgressent-ils l\u2019interdiction qui leur \u00e9tait faite d\u2019approcher de la \u00ab\u00a0tani\u00e8re\u00a0\u00bb de l\u2019ermite Y\u00e9ri-Hans, \u00ab\u00a0sous la roche des Oies-Sauvages\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 1877\u00a0: 286). Les deux enfants sont tent\u00e9s par l\u2019exploration des sous-bois qui m\u00e8nent \u00e0 la caverne. C\u2019est alors que l\u2019individu diminu\u00e9 sort de sa cachette et est d\u00e9crit comme un crapaud. Ironie du sort, cette cavit\u00e9 malsaine et suintante deviendra une sorte de grotte miraculeuse vou\u00e9e \u00e0 la Sainte Vierge, que Y\u00e9ri-Hans pr\u00e9tend avoir vu. La sauvagerie de la nature primitive et hostile ram\u00e8ne l\u2019homme \u00e0 l\u2019\u00e9tat de b\u00eate. \u00c0 son contact, l\u2019individu se laisse aller \u00e0 ses instincts bestiaux, comme si le lieu agissait sur son occupant et le transformait, lui \u00f4tant toute humanit\u00e9. La description de l\u2019espace d\u00e9passe ainsi les enjeux esth\u00e9tique et narratif pour assurer une fonction didactique et symbolique.<\/p>\n<p>C\u00e9l\u00e9br\u00e9s par Maurice Barr\u00e8s et \u00c9mile Hinzelin, amis de Jules Ferry et soutenus par Victor Hugo, \u00c9mile Erckmann et Alexandre Chatrian, dont les \u0153uvres sont bien oubli\u00e9es de nos jours, ont compt\u00e9 dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise et l\u2019histoire de la Lorraine. En 1865, \u00c9mile Zola, qui croyait avoir lu l\u2019\u0153uvre d\u2019un auteur unique et alsacien, conseillait\u00a0: \u00ab\u00a0Pour l\u2019amour de Dieu, quittez l\u2019Alsace et \u00e9tudiez la France [\u2026]\u00a0\u00bb (Zola, 1865\u00a0: 200). C\u2019\u00e9tait m\u00e9conna\u00eetre la place de la Lorraine et des Vosges dans leurs \u00e9crits. D\u2019abord estomp\u00e9es, camoufl\u00e9es et d\u00e9plac\u00e9es en territoire germanique dans les premiers contes et les r\u00e9cits d\u2019avant l\u2019annexion, les r\u00e9f\u00e9rences aux lieux de vie des auteurs sont ensuite pleinement assum\u00e9es avec <em>Contes vosgiens <\/em>et replac\u00e9es dans leur pays d\u2019origine. Ainsi, l\u2019action de <em>L\u2019Ami Fritz<\/em>, roman paru en 1864, se d\u00e9roulait-il dans la ville imaginaire de Hunebourg, situ\u00e9e dans le Palatinat bavarois, non dans le Bas-Rhin comme on le croit souvent. Lors de son adaptation au th\u00e9\u00e2tre en 1876, le lieu de l\u2019intrigue est modifi\u00e9 puisque les actes I et III se passent d\u00e9sormais \u00e0 Clairefontaine, dans les Vosges (Benhamou, 2005a\u00a0: 139). Les territoires annex\u00e9s par l\u2019ennemi sont ainsi lib\u00e9r\u00e9s par l\u2019\u00e9criture, cens\u00e9e les magnifier. La force des livres d\u2019\u00c9mile Erckmann et Alexandre Chatrian est d\u2019avoir trouv\u00e9 un \u00e9quilibre entre une g\u00e9ographie r\u00e9elle et une g\u00e9ographie imaginaire, voire fictive, dans une optique didactique et po\u00e9tique. Mais laissons le mot de la fin \u00e0 un h\u00e9ros du conte \u00ab\u00a0Une nuit dans les bois\u00a0\u00bb, qui ouvre le recueil <em>Contes de la Montagne<\/em> paru en 1873\u00a0: \u00ab\u00a0\u2013\u00a0Quand on a eu le bonheur, disait [mon oncle Bernard Herzog], de na\u00eetre dans les Vosges, entre le Haut-Bar, le Nideck et le Geierstein, on ne devrait jamais songer aux voyages. O\u00f9 trouver de plus belles for\u00eats, des h\u00eatres et des sapins plus vieux, des vall\u00e9es plus riantes, des rochers plus sauvages, un pays plus pittoresque et plus riche en souvenirs m\u00e9morables\u00a0?\u00a0\u00bb (Erckmann, Chatrian, 1873\u00a0: 359). \u00c9mile Erckmann qui d\u00e9testait Paris pensait sans doute de m\u00eame, lui dont les descriptions, proches des miniatures d\u2019\u00c9pinal, ont amen\u00e9 les Fran\u00e7ais de l\u2019int\u00e9rieur \u00e0 tourner leurs regards vers la ligne bleue des Vosges.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Benhamou N., 2005a, \u00ab\u00a0<em>L\u2019Ami Fritz<\/em> \u00e0 la sc\u00e8ne ou l\u2019Alsace \u00e0 Paris\u00a0\u00bb, pp.\u00a0129-142, <em>in<\/em>\u00a0: Dufief A.-S., Caban\u00e8s J.-L., dirs, <em>Le Roman au th\u00e9\u00e2tre<\/em>. <em>Les adaptations th\u00e9\u00e2trales au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle<\/em>, Nanterre, Universit\u00e9 Paris X.<\/p>\n<p>Benhamou N., 2005b, \u00ab\u00a0L\u2019Alsace perdue\u00a0: le patriotisme dans <em>La Derni\u00e8re Classe<\/em> de Daudet et <em>Le Trompette des hussards bleus<\/em> d\u2019Erckmann-Chatrian\u00a0\u00bb, <em>Le Petit Chose<\/em>, 94, pp.\u00a099-111.<\/p>\n<p>Benhamou N., 2012, \u00ab\u00a0<em>Loci horribiles<\/em> dans quelques r\u00e9cits d\u2019Erckmann-Chatrian\u00a0: comment effrayer, plaire et instruire\u00a0\u00bb, pp.\u00a0131-146, <em>in<\/em>\u00a0: Bermejo Larrea E., dirs, <em>Regards sur le <\/em>locus horribilis.<em> Manifestations litt\u00e9raires des espaces hostiles<\/em>, Saragosse, Presses universitaires de Saragosse.<\/p>\n<p>Benoit-Guyod G., 1963, <em>La Vie et l\u2019\u0153uvre d\u2019Erckmann-Chatrian. T\u00e9moignages et documents<\/em>, Paris, J.-J.\u00a0Pauvert.<\/p>\n<p>Collot M., 2011, \u00ab\u00a0Pour une g\u00e9ographie litt\u00e9raire\u00a0\u00bb, <em>Fabula-LhT<\/em>, 8, \u00ab\u00a0Le partage des disciplines\u00a0\u00bb, mai. Acc\u00e8s\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.fabula.org\/lht\/8\/collot.html\">http:\/\/www.fabula.org\/lht\/8\/collot.html<\/a>. Consult\u00e9 le 20\/11\/2016.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., 1873, <em>Les Deux Fr\u00e8res<\/em>, Paris, J.\u00a0Hetzel.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., 1895a<em>, Fables alsaciennes et vosgiennes<\/em>, Paris, J.\u00a0Hetzel.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., 1895b<em>, Alsaciens et vosgiens d\u2019autrefois<\/em>, Paris, J.\u00a0Hetzel.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., Chatrian A., 1863a, <em>Madame<\/em> <em>Th\u00e9r\u00e8se<\/em>, Paris, J.\u00a0Hetzel.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., Chatrian A., 1863b, <em>Histoire d\u2019un conscrit de 1813<\/em>, Paris, J.\u00a0Hetzel.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., Chatrian A., 1864a, <em>Waterloo<\/em>, Paris, J.\u00a0Hetzel.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., Chatrian A., 1864b, <em>L\u2019Ami Fritz<\/em>, Paris, L.\u00a0Hachette.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., Chatrian A., 1871, <em>Histoire<\/em> <em>d\u2019un sous-ma\u00eetre<\/em>, Paris, J.\u00a0Hetzel.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., Chatrian A., 1873a, <em>Contes de la Montagne<\/em>, in\u00a0: <em>Contes et Romans nationaux et populaires<\/em>, Paris, J.-J.\u00a0Pauvert, 1963, t.\u00a0III. [Contient\u00a0: \u00ab\u00a0Une nuit dans les bois\u00a0\u00bb].<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., Chatrian A., 1873b, <em>Une campagne en Kabylie<\/em>, Paris, J.\u00a0Hetzel.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., Chatrian A., 1874, <em>Le Brigadier Fr\u00e9d\u00e9ric, histoire d\u2019un Fran\u00e7ais chass\u00e9 par les Allemands<\/em>, Paris, J.\u00a0Hetzel.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., Chatrian A., 1875, <em>Ma\u00eetre Gaspard Fix, histoire d\u2019un conservateur<\/em>,Paris, J.\u00a0Hetzel.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., Chatrian A., 1876, <em>Souvenirs d\u2019un ancien chef de chantier \u00e0 l\u2019isthme de Suez<\/em>, Paris, J.\u00a0Hetzel.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., Chatrian A., 1877, <em>Contes vosgiens<\/em>, <em>in<\/em>\u00a0: <em>Contes et Romans nationaux et populaires<\/em>, Paris, J.-J.\u00a0Pauvert, 1963, t.\u00a0XII. [Contient\u00a0: \u00ab\u00a0Annette et Jean-Claude\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Le R\u00e9cit du P\u00e8re J\u00e9r\u00f4me\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Le Trompette des hussards bleus\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Le Vieux Tailleur\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Gretchen\u00a0\u00bb].<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., Chatrian A., 1880,<em> Les Vieux de la vieille<\/em>, Paris, J.\u00a0Hetzel.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., Chatrian A., 1882, <em>Le Banni<\/em>, Paris, J.\u00a0Hetzel.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., Chatrian A., 2000, <em>Correspondance in\u00e9dite (1870-1887),<\/em> textes pr\u00e9sent\u00e9s et annot\u00e9s par Stephen Foster, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal.<\/p>\n<p>Erckmann \u00c9., Chatrian A., s.d., <em>Ann\u00e9es de coll\u00e8ge de Ma\u00eetre Nablot<\/em>, Paris, J.\u00a0Hetzel.<\/p>\n<p>Westphal B., 2000, \u00ab\u00a0Pour une approche g\u00e9ocritique des textes. Esquisse\u00a0\u00bb, pp.\u00a09-40, <em>in<\/em>\u00a0: <em>La G\u00e9ocritique mode d\u2019emploi<\/em>, Limoges, Presses universitaires de Limoges. En ligne depuis le 30\/09\/2005 sur le site SFLGC (Vox Poetica)\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.vox-poetica.org\/sflgc\/biblio\/gcr.htm\">http:\/\/www.vox-poetica.org\/sflgc\/biblio\/gcr.htm<\/a>&lt;; Consult\u00e9 le 20\/11\/2016.<\/p>\n<p>Zola \u00c9., 1865, \u00ab\u00a0Erckmann-Chatrian\u00a0\u00bb, <em>Le Salut public de Lyon<\/em>, 29 avril et 1<sup>er<\/sup>\u00a0mai, repris <em>in<\/em>\u00a0: <em>Mes Haines<\/em>, Paris, Charpentier, 1866, pp.\u00a0179-200.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ednref1\" name=\"_edn1\">[1]<\/a> Nous avons donn\u00e9 une analyse plus pouss\u00e9e et comparative de ce conte (Benhamou, 2005b).[\/vc_column_text][\/vc_column][\/vc_row]<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[vc_row][vc_column][vc_column_text]No\u00eblle Benhamou Centre d\u2019\u00e9tudes des relations et contacts linguistiques et litt\u00e9raires Universit\u00e9 de Picardie Jules Verne F-80000 noelle.benhamou[at]orange.fr Les Vosges d\u2019\u00c9mile Erckmann et d\u2019Alexandre Chatrian\u00a0: entre r\u00e9alit\u00e9<\/p>\n<p> <a class=\"more-link\" href=\"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/en\/noelle-benhamou\/\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-3856","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/3856","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3856"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/3856\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4561,"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/3856\/revisions\/4561"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3856"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}