{"id":3799,"date":"2017-07-13T16:13:29","date_gmt":"2017-07-13T15:13:29","guid":{"rendered":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/?page_id=3799"},"modified":"2018-03-27T16:24:18","modified_gmt":"2018-03-27T15:24:18","slug":"pierre-luc-landry-et-eric-mathieu","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/pierre-luc-landry-et-eric-mathieu\/","title":{"rendered":"Pierre-Luc Landry et \u00c9ric Mathieu"},"content":{"rendered":"<p>[vc_row][vc_column][vc_column_text]<strong>Pierre-Luc Landry<\/strong><br \/>\nColl\u00e8ge militaire royal du Canada<br \/>\nCA-K7K 7B4<br \/>\nPierre-Luc.Landry[at]rmc.ca<\/p>\n<p><strong>\u00c9ric Mathieu<\/strong><br \/>\nUniversit\u00e9 d\u2019Ottawa<br \/>\nCA-K1N 6N5<br \/>\nemathieu[at]uottawa.ca<\/p>\n<h1>Entre non-lieux, territoires imaginaires et cartographie lorraine labyrinthique\u00a0: fragmentation et reconstruction des espaces dans <em>Les Suicid\u00e9s d\u2019Eau-Claire<\/em><\/h1>\n<h2>Notre d\u00e9marche (Pierre-Luc)<\/h2>\n<hr \/>\n<p>Nous proposons, dans ce texte, d\u2019explorer de l\u2019int\u00e9rieur le travail de l\u2019\u00e9criture. Ce que nous pr\u00e9sentons ici s\u2019apparente au dialogue<a href=\"#_edn1\" name=\"_ednref1\"><sup><sup>[1]<\/sup><\/sup><\/a> (auto)ethnographique entre un auteur et son \u00e9diteur, mais aussi \u00e0 l\u2019\u00e9change entre chercheurs et intellectuels qui pratiquent tous deux la cr\u00e9ation, \u00e9change structur\u00e9 autour du paradigme double de la recherche-cr\u00e9ation. Nous sommes donc un peu \u00ab\u00a0\u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb de la forme rigide de l\u2019article savant auquel l\u2019institution nous a habitu\u00e9s, mais nous pensons bien humblement que l\u2019universit\u00e9 en a besoin, surtout pour penser la cr\u00e9ation litt\u00e9raire et le territoire.<\/p>\n<p>Notre objet d\u2019\u00e9tude est le roman <em>Les Suicid\u00e9s d\u2019Eau-Claire<\/em>, \u00e9crit par \u00c9ric Mathieu et publi\u00e9 \u00e0 La M\u00e8che, \u00e0 Montr\u00e9al, en septembre 2016. L\u2019histoire racont\u00e9e se situe dans une ville imaginaire de Meurthe-et-Moselle. Organis\u00e9 \u00e0 partir d\u2019\u00e9l\u00e9ments du r\u00e9el et de constructions rigoureusement imagin\u00e9es, le roman d\u2019\u00c9ric Mathieu ne contribue pas \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un espace local ou r\u00e9gional coh\u00e9rent ou r\u00e9aliste, mais se sert de la g\u00e9ographie, des cartes et du territoire lorrain pour mettre en place un univers romanesque dont l\u2019existence et la factualit\u00e9 demeurent ind\u00e9cidables.<\/p>\n<h2>Pr\u00e9sentation du roman (\u00c9ric)<\/h2>\n<p>Inspir\u00e9 par un fait divers sordide ayant eu lieu dans le sud de la France, j\u2019ai choisi de situer mon roman \u00e0 Eau-Claire, une petite ville fictive de Lorraine, plut\u00f4t que dans le Midi, ce qui m\u2019a permis alors \u00ab\u00a0d\u2019habiter l\u2019espace\u00a0\u00bb de mon enfance et de mon adolescence <em>\u00e0 travers la litt\u00e9rature<\/em>.<\/p>\n<p>Je voulais, dans ce roman, aborder des th\u00e8mes qui me tenaient \u00e0 c\u0153ur depuis longtemps (ali\u00e9nation, exil, marginalisation, oppression, harc\u00e8lement, identit\u00e9, d\u00e9couverte de soi, r\u00e9demption, amiti\u00e9 et trahison, folie, univers familial, critique sociale, homosexualit\u00e9) et qui faisaient partie int\u00e9grante du territoire en question puisque j\u2019ai pass\u00e9 mon enfance et mon adolescence dans la r\u00e9gion. Mais mon intention n\u2019\u00e9tait pas de faire de l\u2019autofiction (non pas que ce genre me d\u00e9plaise, mais je me sentais incapable d\u2019aborder directement certains th\u00e8mes personnels et ma vie n\u2019int\u00e9resse sans doute personne). Voil\u00e0 pourquoi, j\u2019ai choisi, en premier lieu, de cr\u00e9er une ville imaginaire (proc\u00e9d\u00e9 litt\u00e9raire courant\u00a0: Yoknapatawpha County chez William Faulkner, inspir\u00e9 par Lafayette County o\u00f9 il a pass\u00e9 une grande partie de sa vie\u00a0; Eden County chez Joyce Carol Oates, inspir\u00e9 par Erie County, etc.). Le fait divers et la ville fictive m\u2019ont permis de me lib\u00e9rer psychologiquement et cr\u00e9ativement. Je m\u2019inspirais de sc\u00e8nes v\u00e9cues en les transmogrifiant. Ma volont\u00e9 \u00e9tait d\u2019\u00e9crire un roman qui pouvait se lire \u00e0 deux niveaux\u00a0: r\u00e9aliste et symbolique. Mon intention \u00e9tait d\u2019\u00e9crire un roman r\u00e9aliste gothique o\u00f9 la place des \u00e9motions \u00e9tait importante, o\u00f9 les personnages \u00e9taient confront\u00e9s au monde sensible d\u2019une mani\u00e8re exacerb\u00e9e et o\u00f9 les lieux, comme dans les romans gothiques ou surr\u00e9alistes, prenaient une place importante (<em>Le Paysan de Paris<\/em> de Louis Aragon [1926]\u00a0; <em>Au ch\u00e2teau d\u2019Argol<\/em> de Julien Gracq [1938], etc.). Au fur et \u00e0 mesure que l\u2019\u00e9criture avan\u00e7ait, il m\u2019a pourtant sembl\u00e9 impossible de changer certains noms, tout simplement parce qu\u2019en raison de leur charge po\u00e9tique, ils \u00e9taient prosodiquement parfaits (Val de Fer, Excelsior, etc.). Puisque je d\u00e9sirais tout de m\u00eame ancrer mon histoire dans une r\u00e9gion sp\u00e9cifique (la Lorraine o\u00f9 j\u2019ai grandi), il m\u2019a fallu cependant utiliser des noms r\u00e9els (Nancy, Place Thiers, Moselle). Par contre, comme je voulais transcender l\u2019espace local (surtout la petite ville o\u00f9 j\u2019ai grandi, assez typique pour la r\u00e9gion) et ne pas faire une litt\u00e9rature r\u00e9gionaliste, j\u2019ai donn\u00e9 une dimension plus universelle, plus neutre, aux lieux \u00e9voqu\u00e9s, en utilisant des noms invent\u00e9s (Pont du Breuil, l\u2019\u00c9tang des Moines, le bois des \u00c9cham\u00e9es, le ruisseau des \u00c9toles, Saint-\u00c9lophe, Montville). \u00c0 noter que les noms de journaux sont \u00e9galement invent\u00e9s : <em>Les \u00c9chos lorrains<\/em>, <em>La Tribune lorraine<\/em>, <em>Le Journal de L\u2019Est<\/em>. La raison en est simple\u00a0: bien que tir\u00e9e d\u2019un fait-divers r\u00e9el, mon histoire est compl\u00e8tement invent\u00e9e et aucun rapport ne fait mention de la trag\u00e9die telle qu\u2019elle est racont\u00e9e dans le roman dans les journaux existants (<em>Le R\u00e9publicain Lorrain<\/em>, <em>L\u2019Est r\u00e9publicain<\/em>). Enfin, il ne faut pas n\u00e9gliger l\u2019aspect ludique qui accompagne la cr\u00e9ation de tels noms et qui fait partie int\u00e9grante de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire et de l\u2019imagination.<\/p>\n<h2>Quelques mots sur la g\u00e9opo\u00e9tique et l\u2019\u00e9criture de fiction (Pierre-Luc)<\/h2>\n<p>Pour Rachel Bouvet (2015\u00a0: 26), \u00ab\u00a0[l]a g\u00e9opo\u00e9tique place au premier plan de ses pr\u00e9occupations l\u2019exploration physique des lieux, <em>in situ<\/em>, l\u2019interaction concr\u00e8te avec l\u2019environnement, qu\u2019il soit naturel ou urbain, la perception intime des paysages, le cheminement singulier d\u2019un individu, immerg\u00e9 dans le monde. Entrer en contact avec le dehors, avec les choses, implique d\u2019adopter une d\u00e9marche particuli\u00e8re, o\u00f9 l\u2019on tente de se d\u00e9barrasser des filtres qui composent la mani\u00e8re habituelle de voir les choses, de d\u00e9centrer le regard, l\u2019ou\u00efe, le toucher, afin de laisser le monde venir \u00e0 soi.\u00a0\u00bb Dans cette perspective, <em>Les Suicid\u00e9s d\u2019Eau-Claire<\/em> allie g\u00e9opo\u00e9tique et \u00e9criture de fiction\u00a0; nous pouvons donc interroger, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019entretien avec l\u2019auteur vivant, l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue de l\u2019\u00e9criture d\u2019un lieu \u2013 la Lorraine \u2013, et valider dans quelle mesure celle-ci peut nous r\u00e9v\u00e9ler quelque chose d\u2019in\u00e9dit sur le travail cr\u00e9ateur, dans le registre de la fiction narrative, lorsqu\u2019il est en relation avec le territoire et la carte.<\/p>\n<p>La g\u00e9ographie, \u00ab\u00a0\u00e9criture de la Terre\u00a0\u00bb (Bouvet, 2015\u00a0: 72), se sert des cartes pour atteindre \u00e0 son but. La g\u00e9opo\u00e9tique, recherche et cr\u00e9ation, va au-del\u00e0 du geste scientifique de mesure, arpenter et tracer le territoire\u00a0; la g\u00e9opo\u00e9tique initie un autre rapport \u00e0 l\u2019\u00e9criture de la Terre, un rapport plus libre, plus personnel, puisant \u00e0 la fois dans le r\u00e9el et dans l\u2019imaginaire. On sait, avec Michel Foucault ou encore avec les psychologues de la prime enfance comme Jean Piaget, que \u00ab\u00a0les mots sont souvent les premiers dans l\u2019ordre de la saisie du r\u00e9el\u00a0\u00bb (Bouvet, 2015\u00a0: 74), et qu\u2019ils ont la possibilit\u00e9, en nommant les choses, de les faire advenir. Si \u00c9ric Mathieu se sert des mots, dans <em>Les Suicid\u00e9s d\u2019Eau-Claire<\/em>, pour d\u00e9couvrir \u00e0 la fois l\u2019histoire qu\u2019il a \u00e0 raconter et les lieux o\u00f9 elle allait s\u2019inscrire, il les manipule \u00e9galement pour <em>inventer<\/em> le territoire lorrain dont il avait besoin pour ce roman en particulier. Pour Gilles Deleuze et F\u00e9lix Guattari (1980\u00a0: 20), \u00ab\u00a0[u]ne carte a des entr\u00e9es multiples\u00a0\u00bb (1980\u00a0: 20)\u00a0; c\u2019est donc dire qu\u2019il est possible de se servir d\u2019un territoire r\u00e9el et de le \u00ab\u00a0mettre en chantier\u00a0\u00bb afin d\u2019imaginer l\u2019espace d\u2019un moment \u2013 l\u2019espace d\u2019un livre \u2013 un autre monde possible ou encore, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9, l\u2019\u00e9tat particulier d\u2019un monde que l\u2019on souhaite observer. C\u2019est ce qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans <em>Les Suicid\u00e9s d\u2019Eau-Claire<\/em>\u00a0: la Lorraine des ann\u00e9es\u00a01990, dans le roman, est \u00e0 l\u2019image (nihiliste) de la France de l\u2019\u00e9poque et de la France d\u2019aujourd\u2019hui ou, par m\u00e9tonymie ou synecdote, du monde occidental contemporain en proie \u00e0 plusieurs d\u00e9mons, en m\u00eame temps qu\u2019elle est invention, cr\u00e9ation \u2013 la Lorraine imaginaire qu\u2019\u00c9ric Mathieu a fait na\u00eetre par les mots, pour les besoins de l\u2019histoire racont\u00e9e dans le roman.<\/p>\n<p>Dans cette optique, le territoire lorrain, on le verra, est investi dans <em>Les Suicid\u00e9s d\u2019Eau-Claire <\/em>d\u2019une personnalit\u00e9 qui en fait le lieu parfait de l\u2019expression d\u2019une sensibilit\u00e9 presque archa\u00efque, import\u00e9e du roman gothique. En effet, l\u2019esprit qui anime le roman fait en sorte que la ville d\u2019Eau-Claire et tous les lieux que l\u2019auteur d\u00e9crit font partie int\u00e9grante de l\u2019histoire, agissent sur les personnages et structurent l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre. Les nuages sont gris et bas\u00a0; le temps est \u00e0 l\u2019orage\u00a0; les nuits moites et chaudes de la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e8dent les soir\u00e9es d\u2019automne aux forts vents qui font claquer les volets\u00a0; il fait froid, humide, le temps est laid, le ciel est noir, tandis que les Corbin sombrent dans la d\u00e9ch\u00e9ance.<\/p>\n<p>Pourtant, ce n\u2019est pas tant l\u2019espace \u00ab\u00a0r\u00e9el\u00a0\u00bb de la Lorraine qui retient notre attention ici, sinon sa repr\u00e9sentation litt\u00e9raire dans le roman d\u2019\u00c9ric Mathieu et les strat\u00e9gies employ\u00e9es par l\u2019auteur pour le faire exister dans l\u2019espace livresque, pour y inscrire sa propre g\u00e9ographie personnelle. Nous n\u2019opposerons pas les deux territoires \u2013 le factuel et l\u2019imaginaire\u00a0; il faut plut\u00f4t les envisager comme les deux p\u00f4les d\u2019un m\u00eame continuum, sur lequel se situent aussi les nombreux non-lieux qui peuplent le roman.<\/p>\n<h2>Non-lieux<\/h2>\n<p>Pierre-Luc : Dans le roman, lieux, non-lieux et espaces se m\u00e9langent, comme la Lorraine est \u00e0 l\u2019image de la surmodernit\u00e9 telle que d\u00e9crite par Marc Aug\u00e9 (1992)\u00a0; la riche histoire de la r\u00e9gion et les p\u00e9riodes successives qui ont fa\u00e7onn\u00e9 son territoire ont cr\u00e9\u00e9 une carte faite \u00e9videmment de \u00ab\u00a0lieux anthropologiques\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0simultan\u00e9ment principe[s] de sens pour ceux qui [les] habitent et principe[s] d\u2019intelligibilit\u00e9 pour celui qui [les] observe\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>.\u00a0: 68). Ces lieux sont \u00e0 la fois \u00ab\u00a0identitaires, relationnels et historiques\u00a0\u00bb, comme l\u2019\u00e9crit Marc Aug\u00e9 (<em>ibid<\/em>.\u00a0: 69). N\u00e9anmoins, la Lorraine est aussi faite de non-lieux, c\u2019est-\u00e0-dire des traditionnels espaces de transit que sont les gares, les chemins, les voitures, les cha\u00eenes h\u00f4teli\u00e8res, etc., \u00ab\u00a0promis \u00e0 l\u2019individualit\u00e9 solitaire, au passage, au provisoire et \u00e0 l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>.\u00a0: 101). Toutefois, si on imagine que le lieu et le non-lieu sont les extr\u00e9mit\u00e9s d\u2019un spectre aux \u00ab\u00a0polarit\u00e9s fuyantes\u00a0\u00bb, pour reprendre l\u2019expression de Marc Aug\u00e9 (<em>ibid<\/em>.), on peut inclure quelque part dans ce portrait de nombreux autres espaces lorrains autrefois lieux anthropologiques devenus aujourd\u2019hui, par l\u2019action rapide de la v\u00e9tust\u00e9 industrielle, quelque chose comme des non-lieux o\u00f9 l\u2019on ne passe pas n\u00e9cessairement, des espaces n\u00e9gatifs historiques, certes, mais individuels, \u00e0 l\u2019identit\u00e9 floue et au caract\u00e8re relationnel on ne peut plus ambigu. Au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9num\u00e9ration que nous pourrions en faire, il est int\u00e9ressant de r\u00e9fl\u00e9chir au potentiel litt\u00e9raire de ces espaces singuliers. Raconte-nous un peu comment ils t\u2019ont inspir\u00e9, pourquoi tu as choisi de situer ton histoire \u00e0 proximit\u00e9 de ceux-ci. En d\u2019autres mots, qu\u2019y a-t-il de litt\u00e9raire, par exemple, dans le Val de Fer\u00a0?<\/p>\n<p>\u00c9ric : L\u2019espace naturel repr\u00e9sent\u00e9 par Eau-Claire et ses environs (le bois des \u00c9cham\u00e9es, le ruisseau des \u00c9toles, le Val de Fer et son effrayant accumulateur Zublin, le ch\u00e2teau d\u2019eau, etc.) n\u2019est pas juste un cadre, un d\u00e9cor pour l\u2019action, mais est rapatri\u00e9 au premier plan. Le cadre\/le d\u00e9cor est un autre personnage du roman. La petite ville, o\u00f9 on trouve des habitants m\u00e9disants, aigris, dont la cruaut\u00e9 n\u2019a d\u2019\u00e9gal que le sadisme, est un trope typique des romans gothiques \u2013 ainsi que de certains des romans \u00ab\u00a0r\u00e9gionaux\u00a0\u00bb lorrains, c\u2019est-\u00e0-dire qui se d\u00e9roulent \u00e0 peu pr\u00e8s dans les m\u00eames lieux\u00a0; on pense ici au <em>Cimeti\u00e8re am\u00e9ricain<\/em> de Thierry Hesse (2003) \u00e0 <em>L\u2019Enfant d\u2019octobre<\/em> de Philippe Besson (2006) et aux <em>\u00c2mes grises<\/em> de Philippe Claudel (2003), \u00e9videmment. L\u2019espace naturel est \u00e9galement l\u2019enjeu principal de la repr\u00e9sentation symbolique. L\u2019action progresse selon des lieux pr\u00e9cis. Le roman d\u00e9bute avec Jean-Renaud chez lui alors qu\u2019il n\u2019a plus d\u2019argent et qu\u2019il s\u2019appr\u00eate \u00e0 sortir (il a rendez-vous \u00e0 l\u2019ANPE). On retrouve aussi Sybille chez elle avant qu\u2019elle ne sorte pour se rendre au coll\u00e8ge. On suit Sybille d\u2019un non-lieu \u00e0 un autre (les chemins derri\u00e8re les maisons, la voie ferr\u00e9e, la remise entre deux rues, etc.). On retrouve aussi Camille un peu plus tard alors qu\u2019elle se l\u00e8ve pour aller travailler. Chaque sc\u00e8ne se d\u00e9roule par rapport \u00e0 un lieu. On retrouve Jean-Renaud au caf\u00e9 La Fauvette, \u00e0 l\u2019ANPE, \u00e0 la banque, chez son m\u00e9decin. On suit Sybille dans les rues, au coll\u00e8ge, chez Franck, au garage o\u00f9 Franck travaille, etc. On suit Camille \u00e0 l\u2019\u00e9cole de langues, chez son amant, au march\u00e9. L\u2019espace naturel a donc une fonction narrative.<\/p>\n<p>Mais l\u2019espace naturel a une autre fonction\u00a0: symbolique. Dans <em>Les Suicid\u00e9s d\u2019Eau-Claire<\/em>, il y a un monde endog\u00e8ne et un monde exog\u00e8ne. Int\u00e9rieur de la ville d\u2019Eau-Claire et ext\u00e9rieur de la ville d\u2019Eau-Claire. Pour Sybille, les non-lieux sont des endroits dangereux (les rues, les chemins, la Place de l\u2019\u00c9cole, la cour de r\u00e9cr\u00e9ation, l\u2019arr\u00eat de bus), mais aussi les lieux, l\u2019\u00e9cole, sa propre maison o\u00f9 la menace r\u00e8gne (visite du pr\u00e9lat Barth\u00e9l\u00e9my, le comportement \u00e9trange de son p\u00e8re). Ali\u00e9n\u00e9e par son environnement et dans l\u2019impossibilit\u00e9 de g\u00e9rer le r\u00e9el et de se tourner vers le monde, Sybille se dirige vers l\u2019ext\u00e9rieur de la ville, souvent dans la nature\u00a0: l\u2019\u00e9tang, le bois des \u00c9cham\u00e9es, le Val de Fer. Elle se tourne vers la nature et essaie d\u2019en faire sa nouvelle habitation. Sybille a une relation sensible tr\u00e8s directe, souvent intense, avec cet espace\u00a0: elle passe des heures \u00e0 lire au bord de l\u2019\u00e9tang, se prom\u00e8ne dans les bois, passe par des chemins perdus. Ces endroits, que l\u2019on peut appeler non-lieux puisqu\u2019ils n\u2019appartiennent \u00e0 personne, ont une fonction symbolique dans le roman\u00a0: ils repr\u00e9sentent le monde exog\u00e8ne \u00e0 Eau-Claire, \u00e0 son centre-ville, o\u00f9 on trouve le coll\u00e8ge, la Place des \u00c9coles, les magasins, la voie ferr\u00e9e, les rues dangereuses\u00a0; un univers en dehors du conservatisme et de la duret\u00e9 des habitants, coinc\u00e9s dans leur quotidien gris et froid. Les non-lieux qu\u2019occupe Sybille sont lib\u00e9r\u00e9s des contraintes sociales et des conventions\u00a0: elle peut se laisser aller, elle peut \u00eatre elle-m\u00eame. Ces non-lieux sont la repr\u00e9sentation du subconscient et de l\u2019imagination de Sybille. Ils permettent aussi d\u2019introduire le surnaturel, d\u2019une certaine mani\u00e8re, \u00e0 tout le moins l\u2019\u00e9trange et l\u2019ind\u00e9cidable, alors que le lecteur se demande peut-\u00eatre si la pr\u00e9sence de Franck pr\u00e8s de l\u2019\u00e9tang est bien r\u00e9elle\u00a0; peut-\u00eatre est-elle apr\u00e8s tout simplement imagin\u00e9e par Sybille, dont la chambre \u00e0 coucher, lieu plus anthropologique que l\u2019\u00e9tang, est aussi investie par le myst\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans ce nouvel environnement, Sybille a un rapport direct au monde sensible. Elle est en communion avec les animaux, les fleurs, les plantes, elle conna\u00eet l\u2019amour, le sexe, de nouvelles amiti\u00e9s. La nature est li\u00e9e \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience hypersensorielle, sexuelle (pour les personnages f\u00e9minins, on retrouve ceci dans <em>Sarah et le lieutenant fran\u00e7ais <\/em>de John Fowles [1972], <em>La Pianiste <\/em>de Elfriede Jelinek [1983], <em>Le Bl\u00e9 en herbe<\/em> de Colette [1923], <em>Bonjour tristesse<\/em> de Fran\u00e7oise Sagan [1954] et <em>Th\u00e9r\u00e8se Desqueyroux<\/em> de Fran\u00e7ois Mauriac [1927], etc.).<\/p>\n<p>Dans chaque lieu visit\u00e9 par les Corbin, le lecteur est plac\u00e9 dans un \u00e9tat de sensorialit\u00e9 intense\u00a0: les \u00e9motions, les odeurs sont extr\u00eames, le regard des autres est omnipr\u00e9sent, Sybille est surveill\u00e9e et, sans cesse, elle doit avoir \u00e0 l\u2019\u0153il les alentours pour \u00e9viter de rencontrer d\u2019\u00e9ventuels agresseurs. Les diff\u00e9rents endroits ne semblent pas forc\u00e9ment connect\u00e9s, ce sont des fragments spatiaux qui ne contribuent pas \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un espace local ou r\u00e9gional coh\u00e9rent (r\u00e9aliste). Aussi, le temps ne passe pas forc\u00e9ment de la m\u00eame fa\u00e7on dans les diff\u00e9rents endroits\u00a0: \u00e0 l\u2019usine ainsi qu\u2019au caf\u00e9 o\u00f9 Sybille rencontre sa grand-m\u00e8re, le temps est fig\u00e9, alors que lorsque nous sommes dans les non-lieux, le temps passe plus vite, l\u2019action se d\u00e9roule avec urgence. L\u2019espace est fragment\u00e9, d\u2019o\u00f9 la difficult\u00e9 des personnages \u00e0 s\u2019identifier \u00e0 cet espace qui n\u2019est plus le leur apr\u00e8s des ann\u00e9es d\u2019exil. L\u2019espace fragment\u00e9 correspond \u00e0 l\u2019identit\u00e9 fragment\u00e9e des personnages, \u00e0 leur psych\u00e9 \u2013 nous y reviendrons. Les personnages sont coinc\u00e9s dans l\u2019imaginaire, \u00e0 un stade d\u2019adolescence (voir les titres des parties qui se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 Erik Erikson, <em>Identity and the Life Cycle <\/em>[1959]). Le temps de la narration est neutre\u00a0: le roman est \u00e9crit compl\u00e8tement au pr\u00e9sent, d\u2019o\u00f9 le flou entre le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent. Les Corbin sont dans un pr\u00e9sent perp\u00e9tuel, hors du monde et hors du temps.<\/p>\n<h2>Territoires imaginaires<\/h2>\n<p>Pierre-Luc\u00a0: Eau-Claire est une ville qui n\u2019existe pas. Pourtant, Nancy existe bel et bien, ainsi que de nombreux autres lieux de l\u2019action du roman. Pourrait-on dire que <em>Les Suicid\u00e9s d\u2019Eau-Claire<\/em>, en plus de participer d\u2019une certaine mani\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9dification d\u2019une Lorraine litt\u00e9raire par ses descriptions, son cadre et son r\u00e9cit, collabore \u00e9galement \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une Lorraine imaginaire au folklore sans cesse renouvel\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>\u00c9ric\u00a0: Le jeu entre les noms r\u00e9els et invent\u00e9s est aussi un proc\u00e9d\u00e9 qui a pour fonction de renforcer le flou qui s\u2019infiltre partout dans le roman\u00a0: on passe, en effet, souvent sans transition, d\u2019un passage r\u00e9aliste \u00e0 un passage onirique (r\u00eaves, cauchemars, hallucinations).<\/p>\n<p>L\u2019invention des noms est un proc\u00e9d\u00e9 litt\u00e9raire qui me permet de me dissocier de la r\u00e9alit\u00e9 ainsi que de l\u2019espace r\u00e9el\u00a0; il me permet de me placer \u00e0 un niveau symbolique. <em>Les Suicid\u00e9s d\u2019Eau-Claire<\/em> n\u2019est pas un roman sur la Lorraine. La ville d\u2019Eau-Claire, et par extension La Lorraine, est un microcosme repr\u00e9sentant la France plus g\u00e9n\u00e9ralement. Le roman parle de la difficult\u00e9 d\u2019int\u00e9gration des \u00e9trangers (les Corbin sont des \u00e9trangers dans leur propre pays\u00a0; ils ont \u00ab\u00a0os\u00e9\u00a0\u00bb partir et on leur en veut inconsciemment beaucoup pour avoir abandonn\u00e9 la \u00ab\u00a0nation\u00a0\u00bb), de la difficult\u00e9 de trouver du travail, de la difficult\u00e9 des jeunes \u00e0 trouver une place dans le monde, de la difficult\u00e9 des industries de survivre dans un monde o\u00f9 la globalisation fait des ravages. Le roman est \u00e0 la fois compl\u00e8tement ancr\u00e9 dans un contexte territorial, mais l\u2019histoire pourrait se passer ailleurs en France ou ailleurs dans le monde. La pr\u00e9sence de l\u2019usine et de la m\u00e9tallurgie est importante sans doute, mais beaucoup de villes ressemblent \u00e0 Eau-Claire de par le monde.<\/p>\n<h2>Cartographie labyrinthique et fragment\u00e9e<\/h2>\n<p>Pierre-Luc\u00a0: Dans <em>Les Suicid\u00e9s d\u2019Eau-Claire<\/em>, l\u2019espace fragment\u00e9 et labyrinthique de la Lorraine correspond \u00e0 l\u2019identit\u00e9 fragment\u00e9e des personnages, \u00e0 leur psych\u00e9 labyrinthique\u00a0; les personnages sont coinc\u00e9s dans l\u2019imaginaire, \u00e0 un stade d\u2019adolescence, et la Lorraine tout enti\u00e8re se plie \u00e0 la structure du r\u00e9cit et \u00e0 l\u2019histoire et, du coup, est enti\u00e8rement r\u00e9invent\u00e9e. Par exemple, le chronotope labyrinthique s\u2019incarne dans les premi\u00e8res pages du roman qui raconte, en v\u00e9rit\u00e9, la fin de l\u2019histoire. Par la suite, le roman effectue un retour vers la lin\u00e9arit\u00e9 plus \u00ab\u00a0traditionnelle\u00a0\u00bb, mais se perd finalement dans le flou et la confusion entre le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent. J\u2019aimerais que tu en dises un peu plus sur ce qui se passe, dans le roman, pour que le territoire se plie d\u2019abord \u00e0 la structure du roman, puis en fonction du psychisme d\u00e9sorganis\u00e9 des personnages.<\/p>\n<p>\u00c9ric\u00a0: Les espaces ferm\u00e9s et les espaces labyrinthiques (l\u2019h\u00f4pital Fournier o\u00f9 s\u00e9journe Camille, le caf\u00e9 Excelsior, le caveau o\u00f9 se d\u00e9roule la f\u00eate, les rues de Saint-\u00c9lophe o\u00f9 Sybille rencontre Zo\u00e9 et ses amis) ont une importance capitale dans le roman et ont fonction de repr\u00e9senter la psych\u00e9 des personnages, tous enferm\u00e9s dans leur n\u00e9vrose et leur solitude.<\/p>\n<p>Sybille veut \u00e9chapper \u00e0 son imaginaire mais elle n\u2019en est pas capable. Elle est prisonni\u00e8re. Les espaces labyrinthiques repr\u00e9sentent cet \u00e9tat. Ses parents, s\u2019ils avaient su prendre soin d\u2019elle, l\u2019auraient aid\u00e9e \u00e0 se s\u00e9parer d\u2019eux (Sybille aurait d\u00fb d\u00e9tester ses parents, comme les adolescents d\u00e9testent leurs parents et ont honte d\u2019eux pour devenir adultes). On la retrouve souvent emprisonn\u00e9e dans un endroit clos\u00a0: l\u2019abri de jardin, la remise entre les deux rues\u00a0; dans son cauchemar r\u00e9current, elle est \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur sur une route nationale, mais elle est comme coinc\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et elle essaie de s\u2019\u00e9chapper et de traverser la ligne blanche, car elle sait que de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 elle sera en s\u00e9curit\u00e9, mais elle n\u2019y arrive pas. Sybille s\u2019enferme souvent dans sa chambre, dans sa salle de bain\u00a0; le professeur d\u2019allemand la menace sadiquement de la coincer sous son bureau. \u00c0 la fin du roman, Sybille ne veut plus sortir de chez elle. Ses espaces clos sont souvent p\u00e9n\u00e9tr\u00e9s par le pr\u00e9lat Barth\u00e9l\u00e9my, symbole de la mort.<\/p>\n<p>De m\u00eame, Jean-Renaud et Camille sont incapables de trouver leur place dans le monde, dans les lieux. En t\u00e9moignent par exemple la sc\u00e8ne au march\u00e9 o\u00f9 Camille s\u2019\u00e9vanouit, les crises de Jean-Renaud \u00e0 l\u2019ANPE, \u00e0 la banque, chez le m\u00e9decin, au caf\u00e9 o\u00f9 il se dispute avec les petits vieux. Les microcommunaut\u00e9s pr\u00e9sentes dans certains espaces d\u00e9limit\u00e9s (village, \u00e9cole, usine, etc.) symbolisent un malaise, une menace, voire m\u00eame le destin des Corbin. L\u2019Autre dans l\u2019espace repr\u00e9sente une menace ou l\u2019impossibilit\u00e9 et la difficult\u00e9 des relations humaines, individuelles, familiales, professionnelles.<\/p>\n<p>La seule lib\u00e9ration pour ces personnages \u00e9trangers \u00e0 eux-m\u00eames, dont la souffrance existentielle est de plus en plus pesante au fil du r\u00e9cit, est la mort. Lib\u00e9r\u00e9s de l\u2019espace naturel et du temps, les trois personnages sont unis dans un autre monde, monde non sensible, o\u00f9 leur choix radical de ne plus vivre leur a peut-\u00eatre apport\u00e9 la gr\u00e2ce.<\/p>\n<h2>Remarques conclusives (Pierre-Luc)<\/h2>\n<p>J\u2019aimerais offrir, en guise de conclusion, quelques remarques interpr\u00e9tatives \u00e0 propos du territoire lorrain pr\u00e9sent\u00e9 dans le roman <em>Les Suicid\u00e9s d\u2019Eau-Claire<\/em> d\u2019\u00c9ric Mathieu. Je m\u2019inscris ici, pour fermer notre intervention, comme professeur de litt\u00e9rature mais, surtout, comme \u00e9tranger qui regarde la France depuis tr\u00e8s loin et qui, tout gonfl\u00e9 de la r\u00e9cente relecture de l\u2019essai de Marc Aug\u00e9 sur l\u2019anthropologie de la surmodernit\u00e9, s\u2019aventure dans des hypoth\u00e8ses un peu folles. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019elles seront re\u00e7ues comme une mani\u00e8re de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce que les \u00e9crivains qui, m\u00eame exil\u00e9s, \u00e9crivent sur la France, ont \u00e0 dire \u00e0 propos de celle-ci.<\/p>\n<p>Dans sa description de l\u2019espace urbain fran\u00e7ais contemporain, Marc Aug\u00e9 (1992\u00a0: 83) utilise les \u00ab\u00a0notions d\u2019itin\u00e9raire, d\u2019intersection, de centre et de monument\u00a0\u00bb afin de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mani\u00e8re dont les aspirations r\u00e9publicaines s\u2019inscrivent \u00e0 m\u00eame le territoire. La ville d\u2019Eau-Claire, imagin\u00e9e par \u00c9ric Mathieu, construite de toutes pi\u00e8ces pour les besoins de l\u2019histoire qu\u2019il avait envie de raconter, est con\u00e7ue comme n\u2019importe quelle autre ville fran\u00e7aise r\u00e9publicaine\u00a0: c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle est organis\u00e9e autour d\u2019un centre o\u00f9 sont regroup\u00e9s les pouvoirs, l\u2019autorit\u00e9 religieuse et l\u2019autorit\u00e9 civile (<em>ibid<\/em>.\u00a0: 84), ainsi que les places publiques, les caf\u00e9s, les boulangeries, le march\u00e9, les monuments aux morts, etc., un centre o\u00f9 \u00ab\u00a0les itin\u00e9raires singuliers se croisent et se m\u00ealent, o\u00f9 les paroles s\u2019\u00e9changent et les solitudes s\u2019oublient un instant\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>.\u00a0: 86). Par contre, Marc Aug\u00e9 conclut son ouvrage en admettant que \u00ab\u00a0dans le monde de la surmodernit\u00e9 on est toujours et on n\u2019est plus jamais \u201cchez soi\u201d\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>.\u00a0: 136). Ce constat est fort int\u00e9ressant en ce qui nous concerne, il me semble, puisqu\u2019on pourrait alors lire <em>Les Suicid\u00e9s d\u2019Eau-Claire<\/em>, et surtout l\u2019utilisation qu\u2019\u00c9ric Mathieu y fait du territoire lorrain, comme un \u00e9chec de la France r\u00e9publicaine\u00a0: les solitudes n\u2019y sont plus incapables, dans l\u2019\u00e9tat d\u2019exception permanent qui r\u00e8gne d\u00e9sormais, de s\u2019oublier \u2013 les personnages sont \u00ab\u00a0coupables\u00a0\u00bb d\u2019avoir abandonn\u00e9 la nation parce qu\u2019ils ne peuvent pas s\u2019y int\u00e9grer.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Aragon L., 1926, <em>Le Paysan de Paris<\/em>, Paris, Gallimard.<\/p>\n<p>Aug\u00e9 M., 1992, <em>Non-Lieux. Introduction \u00e0 une anthropologie de la surmodernit\u00e9<\/em>, Paris, \u00c9d. Le Seuil.<\/p>\n<p>Besson P., 2006, <em>L\u2019Enfant d\u2019octobre<\/em>, Paris, Grasset.<\/p>\n<p>Bouvet R., 2015, <em>Vers une approche g\u00e9opo\u00e9tique. Lectures de Kenneth White, de Victor Segalen et de J.-M. G. Le Cl\u00e9zio<\/em>, Qu\u00e9bec, Presses de l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec.<\/p>\n<p>Claudel P., 2003, <em>Les \u00c2mes grises<\/em>, Paris, Stock.<\/p>\n<p>Colette, 1923, <em>Le Bl\u00e9 en herbe<\/em>, Paris, Flammarion.<\/p>\n<p>Deleuze G., Guattari F., 1980, <em>Mille plateaux. Capitalisme et schizophr\u00e9nie II<\/em>, Paris, \u00c9d. de Minuit.<\/p>\n<p>Erikson E. H., 1959, <em>Identity and the Life Cycle<\/em>, New York, International Universities Press.<\/p>\n<p>Fowles J., 1972, <em>Sarah et le lieutenant fran\u00e7ais<\/em>, trad. de l\u2019anglais par G.\u00a0Durand, Paris, \u00c9d. Le Seuil.<\/p>\n<p>Gracq J., 1938, <em>Au ch\u00e2teau d\u2019Argol<\/em>, Paris, J. Corti.<\/p>\n<p>Hesse T., 2003, <em>Le Cimeti\u00e8re am\u00e9ricain<\/em>, Seyssel, Champ Valon.<\/p>\n<p>Jelinek E., 1983, <em>La Pianiste<\/em>, trad. de l\u2019allemand par M.\u00a0Litaize et Y.\u00a0Hoffman, N\u00eemes, J.\u00a0Chambon.<\/p>\n<p>Mathieu \u00c9., 2016, <em>Les Suicid\u00e9s d\u2019Eau-Claire<\/em>, Montr\u00e9al, \u00c9d. La M\u00e8che.<\/p>\n<p>Mauriac F., 1927, <em>Th\u00e9r\u00e8se Desqueyroux<\/em>, Paris, Grasset.<\/p>\n<p>Sagan F., 1954, <em>Bonjour tristesse<\/em>, Paris, Julliard.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ednref1\" name=\"_edn1\">[1]<\/a> Cela explique la pr\u00e9sence de nos pr\u00e9noms au d\u00e9but des sections; nous travaillons ensemble, nous discutons, nous nous relan\u00e7ons, et les traces de cet \u00e9change sont n\u00e9cessaires pour bien saisir notre propos.[\/vc_column_text][\/vc_column][\/vc_row]<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[vc_row][vc_column][vc_column_text]Pierre-Luc Landry Coll\u00e8ge militaire royal du Canada CA-K7K 7B4 Pierre-Luc.Landry[at]rmc.ca \u00c9ric Mathieu Universit\u00e9 d\u2019Ottawa CA-K1N 6N5 emathieu[at]uottawa.ca Entre non-lieux, territoires imaginaires et cartographie lorraine labyrinthique\u00a0: fragmentation et<\/p>\n<p> <a class=\"more-link\" href=\"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/pierre-luc-landry-et-eric-mathieu\/\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-3799","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/3799","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3799"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/3799\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4560,"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/3799\/revisions\/4560"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3799"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}