{"id":3865,"date":"2017-07-16T17:45:17","date_gmt":"2017-07-16T16:45:17","guid":{"rendered":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/?page_id=3865"},"modified":"2018-03-27T16:25:49","modified_gmt":"2018-03-27T15:25:49","slug":"anne-strasser","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/anne-strasser\/","title":{"rendered":"Anne Strasser"},"content":{"rendered":"<p>[vc_row][vc_column][vc_column_text]<strong>Anne Strasser<\/strong><br \/>\nLitt\u00e9ratures, imaginaire, soci\u00e9t\u00e9s<em><br \/>\n<\/em>Universit\u00e9 de Lorraine<br \/>\nF-54000<br \/>\nanne.strasser[at]univ-lorraine.fr<\/p>\n<h1>Philippe Claudel\u00a0: une g\u00e9ographie int\u00e9rieure de la perte<\/h1>\n<hr \/>\n<p>Dans <em>Parfums, <\/em>autobiographie par les odeurs, Philippe Claudel (2002\u00a0: 199) \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Je veux \u00eatre enterr\u00e9 \u00e0 Dombasle, juste en face de ma maison d\u2019enfance, pas tr\u00e8s loin de notre jardin. Dans le paysage du Ramb\u00eatant et celui du S\u00e2non\u00a0\u00bb. Comment dire au plus pr\u00e8s l\u2019attachement au lieu de naissance, au lieu de l\u2019enfance et de la jeunesse\u00a0? Comment mieux dire que l\u2019on y est attach\u00e9 d\u00e9finitivement et que l\u2019on d\u00e9sire y retourner\u00a0? Une grande partie des r\u00e9cits de Philippe Claudel se d\u00e9roule en Lorraine, ou pas loin. Son imaginaire, son \u00e9criture y puisent manifestement leur source, tout comme ces lieux ont \u00ab\u00a0nourri\u00a0\u00bb l\u2019homme lui-m\u00eame\u00a0: \u00ab\u00a0Les lieux en d\u00e9finitive m\u2019ont toujours nourri davantage que les hommes et que tout ce qu\u2019ils peuvent \u00e9crire ou peindre. Ce sont les rues, les murs, les eaux tomb\u00e9es du ciel et celles qui serpentent \u00e0 terre qui ont fait ce que je suis<a href=\"#_edn1\" name=\"_ednref1\">[1]<\/a>\u00a0\u00bb (Claudel, 2007\u00a0: 69). On saisit d\u2019embl\u00e9e la dimension identitaire que rev\u00eatent les lieux. Par ailleurs, les histoires qu\u2019il raconte sont celles de deuil et de perte, la mort r\u00f4de dans le paysage pour reprendre le titre d\u2019un de ses petits ouvrages. Philippe Claudel fait partie de ces hommes et de ces femmes, comme il l\u2019\u00e9crit dans <em>L\u2019Arbre de Toraja<\/em> (Claudel, 2016b\u00a0: 35) qui se soucient \u00ab\u00a0du temps et de la vie, des n\u0153uds et des boucles, des visages qui glissent et s\u2019estompent, des voix qui r\u00e9sonnent et des souvenirs bless\u00e9s qui jamais ne parviennent \u00e0 s\u2019apaiser ni \u00e0 s\u2019\u00e9vanouir\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi nous nous proposons d\u2019\u00e9tudier ce que l\u2019on pourrait nommer une g\u00e9ographie du deuil et de la perte dans quelques-unes de ses \u0153uvres\u00a0: quels espaces pour dire la perte, le manque, la mort\u00a0? Quels sont les lieux propices \u00e0 leur expression\u00a0? Et surtout comment la forme litt\u00e9raire choisie informe-t-elle la repr\u00e9sentation de l\u2019espace\u00a0?<\/p>\n<p>Bernard Wesphal (2000\u00a0: 35), dans <em>La G\u00e9ocritique mode d\u2019emploi<\/em>, reste prudent quant \u00e0 l\u2019incidence du genre litt\u00e9raire sur la repr\u00e9sentation de l\u2019espace\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0La repr\u00e9sentation d\u2019un espace humain donn\u00e9e dans un ouvrage de pure fiction diverge-t-elle radicalement de celle qui est donn\u00e9e dans un r\u00e9cit de voyage, par exemple, ou dans un reportage\u00a0? Le degr\u00e9 de fictionnalit\u00e9 \u00e9volue, les modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation changent, mais l\u2019espace repr\u00e9sent\u00e9 reste le m\u00eame. La fronti\u00e8re entre les diff\u00e9rents genres v\u00e9hiculant une repr\u00e9sentation spatiale est au demeurant assez floue\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>On pourrait certes se pencher dans l\u2019\u0153uvre de Philippe Claudel sur les diff\u00e9rences de repr\u00e9sentation de l\u2019espace entre ses \u0153uvres de fiction et ses \u0153uvres autobiographiques et rep\u00e9rer par exemple la dimension beaucoup plus mythique et symboliste (Ervinck, 2010-2011) des lieux dans les romans. Cependant, les r\u00e9cits de fiction de cet auteur miment souvent la d\u00e9marche autobiographique et mettent en sc\u00e8ne un personnage qui raconte sa vie ou une partie de sa vie. On d\u00e9c\u00e8le donc une communaut\u00e9 \u00e9vidente dans ses \u0153uvres, communaut\u00e9 qui s\u2019origine dans les choix narratifs et qui fait une place importante \u00e0 la m\u00e9moire, cette derni\u00e8re souvent intimement li\u00e9e aux lieux, au-del\u00e0 des distinctions strictes que l\u2019on peut faire entre autobiographie et roman, le crit\u00e8re \u00e9tant l\u2019identit\u00e9 entre le narrateur, l\u2019auteur et le personnage. De plus, comme l\u2019ont montr\u00e9 les \u00e9tudes sur le genre autobiographique, plus que de faire jouer les diff\u00e9rences\/similitudes entre fiction et autobiographie dans l\u2019\u0153uvre d\u2019un auteur, il est int\u00e9ressant de faire jouer ces \u0153uvres entre elles dans une dialectique qui se r\u00e9v\u00e8le porteuse de sens, ce que Philippe Lejeune a nomm\u00e9 l\u2019espace autobiographique, et qui litt\u00e9ralement sert notre sujet. Voici la d\u00e9finition qu\u2019il en donne\u00a0: \u00ab\u00a0Ce qui devient r\u00e9v\u00e9lateur, c\u2019est l\u2019espace dans lequel s\u2019inscrivent les deux cat\u00e9gories de textes, et qui n\u2019est r\u00e9ductible \u00e0 aucune des deux. Cet effet de relief obtenu par ce proc\u00e9d\u00e9, c\u2019est la cr\u00e9ation, pour le lecteur, d\u2019un \u201cespace autobiographique\u201d\u00a0\u00bb (Lejeune, 1975\u00a0: 42). Si on joue sur les mots, l\u2019\u0153uvre de Philippe Claudel s\u2019inscrit dans un espace autobiographique au sens g\u00e9ographique, cet espace c\u2019est la Lorraine et plus g\u00e9n\u00e9ralement le Grand Est, et au sens litt\u00e9raire, l\u2019espace par les choix narratifs renvoie \u00e0 l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 des personnages.<\/p>\n<p>Ainsi nous allons d\u2019abord d\u00e9crire les caract\u00e9ristiques des lieux pr\u00e9sents dans l\u2019\u0153uvre avant de voir comment ces lieux sont \u00e9galement des espaces int\u00e9rieurs li\u00e9s \u00e0 la perte et au deuil. Nous verrons enfin que gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9criture, mise en abyme ou non, \u00ab\u00a0les g\u00e9ographies du pr\u00e9sent et de la m\u00e9moire se confondent\u00a0\u00bb, et le livre devient m\u00e9taphore de l\u2019espace.<\/p>\n<h2>Des espaces autobiographiques<\/h2>\n<p>Les histoires racont\u00e9es par Philippe Claudel se d\u00e9roulent dans une petite ville, voire un village, qui se situe dans le Grand Est de la France et elles baignent dans une atmosph\u00e8re o\u00f9 le brouillard et la pluie sont tr\u00e8s pr\u00e9sents. L\u2019endroit o\u00f9 Philippe Claudel est n\u00e9 appara\u00eet comme la matrice des lieux des \u0153uvres litt\u00e9raires, l\u2019espace y est donc de ce point de vue tr\u00e8s souvent \u00ab\u00a0autobiographique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3>La petite ville pas loin d\u2019une grande dans le Grand Est<\/h3>\n<p>Dombasle est explicitement nomm\u00e9e dans les \u00e9crits autobiographiques comme <em>Parfums<\/em>. Les petites villes attenantes Saint-Nicolas-de-Port, Varang\u00e9ville sont \u00e9voqu\u00e9es, mais aussi des villages comme Haraucourt, Buissoncourt, R\u00e9m\u00e9r\u00e9ville, Courbesseaux ou Harou\u00e9. Et Nancy est la grande ville \u00e9loign\u00e9e de quelques kilom\u00e8tres o\u00f9 l\u2019auteur s\u2019installe quand il est \u00e9tudiant. De m\u00eame le r\u00e9cit <em>Quartier <\/em>(2007) est circonscrit au quartier \u00ab\u00a0Meurthe et Canal\u00a0\u00bb. Dans <em>Nos si proches orients <\/em>(2002b), l\u2019auteur \u00e9voque Longwy, Fumay et les Ardennes. Les \u00e9crits fictifs posent le m\u00eame cadre\u00a0: dans <em>Le<\/em> <em>Caf\u00e9 de l\u2019Excelsior <\/em>(1999a)<em>, <\/em>le narrateur a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 par un grand p\u00e8re cafetier, avant d\u2019\u00eatre plac\u00e9 dans une famille d\u2019accueil. Ce nom parle aux nanc\u00e9ens, m\u00eame s\u2019il ne fait pas r\u00e9f\u00e9rence au grand caf\u00e9 de Nancy. Le narrateur habite une petite ville non loin d\u2019une grande o\u00f9 il s\u2019agit de se rendre pour les \u00ab\u00a0papiers\u00a0\u00bb et o\u00f9 il y a \u00ab\u00a0l\u2019autre Excelsior\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Immanquablement, nos pas nous amenaient r\u00f4der le long des grandes baies dentel\u00e9es de vitraux glauques et carmins de <em>L\u2019Excelsior<\/em>, l\u2019autre <em>Excelsior<\/em>. Il n\u2019avait de commun avec le bistro tenu par mon grand-p\u00e8re que son nom \u00e0 tra\u00eene latine. Car pour le reste, il ne faisait couler ni les m\u00eames liquides, et ne d\u00e9salt\u00e9rait pas les m\u00eames gorges\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>.\u00a0: 62-63).<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans <em>Quelques-uns des cent regrets <\/em>(1999b), le narrateur revient enterrer sa m\u00e8re dans une petite ville, proche d\u2019une plus grande o\u00f9 il se rendait dans un salon de th\u00e9 <em>Le Merle blanc<\/em>, qui parlera l\u00e0 aussi aux nanc\u00e9ens de la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration. La petite ville mise en sc\u00e8ne peut se situer plus \u00e0 l\u2019Est. Ainsi dans les <em>\u00c2mes grises<\/em>, l\u2019intrigue \u2013 un policier revient sur le meurtre d\u2019une fillette qui a eu lieu 20 ans auparavant en 1917 en plein conflit mondial \u2013 se situe dans un village pr\u00e8s du front, \u00e0 vingt kilom\u00e8tres de la ville de V. On y trouve d\u2019ailleurs aussi un Caf\u00e9 de l\u2019Excelsior (Claudel, 2003\u00a0: 54). Dans <em>Meuse l\u2019oubli <\/em>(Claudel, 1998\u00a0: 27), le narrateur en deuil de la femme aim\u00e9e, quitte les lieux qui lui sont li\u00e9s \u2013 Gand, les Flandres \u2013 pour se rendre \u00e0 Feil, \u00ab\u00a0une petite ville d\u2019une grande banalit\u00e9, qui ressemble \u00e0 beaucoup d\u2019autres\u00a0\u00bb dans les Ardennes, sur la Meuse. Dans <em>Quelques-uns des cent regrets <\/em>(Claudel, 1999b), le narrateur \u00e9voque la Meuse, les Ardennes, les Flandres. On le voit, les r\u00e9cits se tiennent \u00e0 l\u2019Est, r\u00e9gion d\u2019origine et d\u2019inspiration.<\/p>\n<p>Fictif ou r\u00e9el, le lieu est une terre de guerre. Comme il l\u2019\u00e9crit dans <em>Nos si proches orients<\/em>\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Mais c\u2019est dans ce pays, ce pays d\u2019Est, que le sang a coul\u00e9, \u00e0 pleins flots, \u201cabreuvant les sillons\u201d comme le disait la chanson gueul\u00e9e par des gamins remont\u00e9s \u00e0 bloc, et qui agitaient des fleurs \u00e0 la fen\u00eatre des trains en partant pour le grand massacre\u00a0; \u00e0 tel point que ceux qui sont n\u00e9s dans l\u2019Est plus de cinquante ans apr\u00e8s la Grande Guerre ont \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9s encore \u00e0 sa mamelle, entre lebel et rouge garance, gaz moutarde et grand-oncle cul-de-jatte\u00a0\u00bb (Claudel, 2002b\u00a0: 14-15).<\/p><\/blockquote>\n<p>Philippe Claudel, n\u00e9 en 1962, est de ceux-l\u00e0. Ainsi <em>Meuse l\u2019oubli <\/em>(Claudel, 1998) \u00e9voque les \u00ab\u00a0cadavres dans les boues de Verdun\u00a0\u00bb, la terre est ravag\u00e9e par la guerre dans <em>Les \u00c2mes grises<\/em>.<\/p>\n<h3>Lieux de la petite ville<\/h3>\n<p>Dans tous les r\u00e9cits, les m\u00eames lieux composent la petite ville \u00e9voqu\u00e9e, topos qui semblent d\u00e9clencher l\u2019inspiration.<\/p>\n<p>On y trouve un canal et\/ou un fleuve, o\u00f9 passent des p\u00e9niches et o\u00f9 l\u2019on p\u00eache, les berges sont aussi d\u00e9crites. Mais \u00e9galement une usine, des petites maisons de briques, un cimeti\u00e8re et un peu plus loin, sans ce que soit r\u00e9current, des abattoirs. Dans <em>Quartier, <\/em>Philippe Claudel \u00e9voque d\u00e8s la premi\u00e8re page les \u00ab\u00a0berges du Canal\u00a0\u00bb, celles de la rivi\u00e8re, la Meurthe, \u00ab\u00a0dont toujours, quand on le prononce \u00e0 haute voix, le nom \u00e9voque un assassinat manqu\u00e9 par la faute d\u2019une seule lettre qui se serait enfuie\u00a0\u00bb (Claudel, 2007\u00a0: 13) ou encore les \u00e9cluses disparues. Il situe aussi le quartier justement\u00a0: \u00ab\u00a0Une rivi\u00e8re, la Meurthe, et un canal, celui qui va de la Marne au Rhin, ce qui fait qu\u2019en toute simplicit\u00e9 on se dit parfois \u00eatre \u201centre Meurthe et Canal\u201d\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>.\u00a0: 15). Dans <em>Au revoir M. Friant, <\/em>il \u00e9voque en parall\u00e8le ses promenades sur les berges et au Mus\u00e9e des Beaux-Arts. Dans <em>Parfums <\/em>(Claudel, 2002\u00a0: 156), enfin, l\u2019\u00e9vocation est tr\u00e8s pr\u00e9cise\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Je passe des heures sans parvenir \u00e0 prendre un seul poisson au bord de la Meurthe, du Petit Canal, de l\u2019\u00e9tang du Ponc\u00e9, ou bien \u00e0 la Goulotte du S\u00e2non\u00a0: de ce gros tuyau d\u2019\u00e9vacuation sort tout le sang venu des abattoirs situ\u00e9s un peu plus haut et dont les b\u00e2timents, d\u00e9sormais, abritent la caserne des pompiers\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>On y trouve \u00e9galement le port du Grand Canal et les p\u00e9niches (<em>ibid<\/em>.\u00a0: 21). Il \u00e9voque aussi les fermes. On retrouve ces lieux dans les \u00e9crits de fiction.<\/p>\n<p>Dans <em>Meuse l\u2019oubli<\/em>, Philippe Claudel (1998\u00a0: 30) d\u00e9crit la ville de Feil, d\u2019abord par un extrait d\u2019un guide touristique\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0encore une de ces d\u00e9licieuses petites bourgades de l\u2019Ardenne, dominant une Meuse qui au cours de si\u00e8cles lui a offert protection et richesse. Aujourd\u2019hui, et cela depuis un si\u00e8cle et demi, Feil se nourrit de l\u2019ardoise que son sous-sol rec\u00e8le en une quantit\u00e9 in\u00e9puisable. Les quais du fleuve accueillent les p\u00e9niches et les bruits des chargements, les chants des \u00e9quipages venus de l\u2019Europe enti\u00e8re remontent dans la ville aux rues \u00e9troites pleines d\u2019une all\u00e8gre animation\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>La Meuse irrigue la ville de Feil et en constitue presque un personnage \u00e0 part enti\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0La ville se cale \u00e0 la Meuse. Celle-ci l\u2019enserre dans une courbe spacieuse, une alliance liquide et fugace autour du court doigt de gr\u00e9 que n\u2019ont entam\u00e9 ni les si\u00e8cles, ni les crues\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>\u00a0: 49). Le cimeti\u00e8re y tient une place importante, nous y reviendrons. Dans <em>Les \u00c2mes grises<\/em>, on retrouve la configuration de la ville\u00a0: une usine, un ch\u00e2teau, des canaux, des p\u00e9niches. C\u2019est d\u2019ailleurs pr\u00e8s du canal qu\u2019est retrouv\u00e9 le corps de la petite fille assassin\u00e9e. Dans <em>Quelques-uns des cent regrets <\/em>(1999b), le fleuve est en crue tout au long du r\u00e9cit et la ville inond\u00e9e. On trouve \u00e9galement une usine, des abattoirs, un cimeti\u00e8re. Les maisons sont souvent de brique rouge, uniformes, typiques des villes ouvri\u00e8res, et les toits en ardoise de la Meuse. On trouve plus ponctuellement des collines, des vergers gorg\u00e9s de fruits.<\/p>\n<h3>Hiver, pluie et brouillard<\/h3>\n<p>Enfin ces lieux r\u00e9currents baignent dans une atmosph\u00e8re elle aussi assez caract\u00e9ristique de la Lorraine. Le brouillard et la pluie accompagnent leur \u00e9vocation. L\u2019histoire racont\u00e9e dans <em>Quelques-uns des cent regrets<\/em> (1999b) dure tout le temps d\u2019une inondation. Dans <em>Les \u00c2mes grises<\/em>, la pluie est compar\u00e9e \u00e0 un fleuve\u00a0: \u00ab\u00a0Au dehors, la pluie se frottait au sol comme un gros fleuve\u00a0\u00bb (Claudel, 2003\u00a0: 64). La boue est omnipr\u00e9sente, boue o\u00f9 s\u2019enfoncent les personnages et les corps des soldats morts. L\u2019intrigue des <em>\u00c2mes grises <\/em>se d\u00e9roule en hiver et cette saison joue un r\u00f4le narratif essentiel, puisque c\u2019est le mauvais temps et les routes r\u00e9quisitionn\u00e9es pour les soldats qui emp\u00eachent le narrateur de rentrer chez lui et de secourir sa femme qui va mourir en couches. Le s\u00e9jour du narrateur de <em>Meuse l\u2019oubli<\/em> s\u2019\u00e9tire de l\u2019automne au printemps. Cette saison renvoie \u00e0 l\u2019enfance de l\u2019auteur\u00a0: \u00ab\u00a0Je grandis dans un pays de saisons, tranch\u00e9es \u00e0 la hache, brutales et d\u00e9finitives. Et l\u2019hiver n\u2019est pas la moindre d\u2019entre elles qui cl\u00f4t les ann\u00e9es comme on referme une porte sur une pi\u00e8ce encombr\u00e9e d\u2019ors et de cristal\u00a0\u00bb (Claudel, 2002\u00a0: 41). Plus que tout autre saison, il permet \u00e0 l\u2019auteur ou \u00e0 ses personnages de rentrer en \u00ab\u00a0eux-m\u00eames\u00a0\u00bb\u00a0; l\u2019hiver, comme il l\u2019\u00e9crit dans <em>L\u2019Arbre de Toraja<\/em> (Claudel, 2016b\u00a0: 13), \u00ab\u00a0est la saison au cours de laquelle il m\u2019a toujours sembl\u00e9 que je devenais vraiment moi-m\u00eame\u00a0\u00bb. Ces lieux et cette atmosph\u00e8re vont jouer le r\u00f4le de catalyseur de la m\u00e9moire, du souvenir, de la r\u00e9flexion int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Comme le narrateur de <em>Quelques-uns des cent regrets<\/em>, qui dans un premier temps n\u2019a pas os\u00e9 ouvrir les yeux sur la ville o\u00f9 il a grandi, il faut se r\u00e9soudre \u00e0 \u00ab\u00a0ouvrir les yeux et [\u2026] contempler les traces de douceurs et de jeux\u00a0\u00bb (Claudel, 1999b\u00a0: 53).<\/p>\n<h2>Des espaces int\u00e9rieurs li\u00e9s \u00e0 la perte<\/h2>\n<p>Les r\u00e9cits de Philippe Claudel sont tous \u00e9crits \u00e0 la premi\u00e8re personne, qu\u2019ils soient fictionnels ou non. Ce choix \u00e9nonciatif permet d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 du personnage principal qui est souvent confront\u00e9 au deuil et se caract\u00e9rise par une conscience aigu\u00eb du temps qui passe. L\u2019espace sert alors de r\u00e9v\u00e9lateur de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 du personnage et accompagne son cheminement identitaire et personnel.<\/p>\n<h3>Une narration \u00e0 la premi\u00e8re personne d\u2019un personnage confront\u00e9 \u00e0 la perte<\/h3>\n<p>Que les textes courts, chroniques d\u2019un moment ou d\u2019un espace, soient \u00e9crits \u00e0 la premi\u00e8re personne, rien d\u2019\u00e9tonnant. Philippe Claudel y \u00e9crit en son nom. C\u2019est \u00e9galement le cas des \u00e9crits strictement autobiographiques, c\u2019est-\u00e0-dire o\u00f9 auteur, narrateur et personnage ne font qu\u2019un<a href=\"#_edn2\" name=\"_ednref2\">[2]<\/a>. C\u2019est le cas de <em>Parfums<\/em> o\u00f9 l\u2019auteur raconte son enfance, sa jeunesse et autres moments de sa vie par le prisme du souvenir d\u2019odeurs. Le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb nous fait entrer dans la m\u00e9moire de l\u2019auteur. La mort du p\u00e8re est \u00e9galement \u00e9voqu\u00e9e et on comprend qu\u2019elle a v\u00e9ritablement d\u00e9clench\u00e9 l\u2019\u00e9criture de ce r\u00e9cit strictement autobiographique, absent en tant que tel jusque-l\u00e0 dans l\u2019\u0153uvre de l\u2019auteur<a href=\"#_edn3\" name=\"_ednref3\">[3]<\/a>. Mais Philippe Claudel utilise aussi syst\u00e9matiquement la premi\u00e8re personne dans ses romans. Ainsi dans <em>Les \u00c2mes grises<\/em>, le policier raconte l\u2019histoire \u00e0 la premi\u00e8re personne\u00a0: au r\u00e9cit de l\u2019enqu\u00eate sur le meurtre de Belle de jour, s\u2019ajoute le r\u00e9cit de sa propre vie, et notamment la mort de sa femme Cl\u00e9mence, perte qu\u2019il n\u2019a jamais surmont\u00e9e. Dans <em>Le Caf\u00e9 de l\u2019Excelsior <\/em>(1999a)<em>, <\/em>le narrateur, orphelin, raconte son enfance aupr\u00e8s d\u2019un grand-p\u00e8re cafetier. Dans <em>Quelques-uns des cent regrets <\/em>(1999b), le narrateur revient dans son village natal enterrer sa m\u00e8re qu\u2019il n\u2019a pas vue depuis des ann\u00e9es, lui reprochant de lui avoir menti sur l\u2019identit\u00e9 de son p\u00e8re. Dans <em>Meuse l\u2019oubli <\/em>(1998), le narrateur raconte comment il tente d\u2019oublier sa compagne Paule, morte. Dans <em>L\u2019Arbre de Toraya <\/em>(2016b), le narrateur est cin\u00e9aste et \u00e9voque la mort de son producteur et ami, Eug\u00e8ne. Il raconte leur amiti\u00e9, des souvenirs, mais \u00e9galement sa vie et ses amours pr\u00e9sentes. Le deuil peut d\u2019ailleurs ne pas toucher que le narrateur, mais \u00e9galement d\u2019autres personnages. L\u2019aubergiste et le juge dans les <em>\u00c2mes grises<\/em>, le premier a perdu sa fille, le second son \u00e9pouse, la logeuse dans <em>Meuse l\u2019oubli <\/em>veuve, mais aussi le buraliste dont les cinq fils se sont noy\u00e9s et dont l\u2019\u00e9pouse s\u2019est suicid\u00e9e quelques temps apr\u00e8s. La mort de l\u2019autre est donc omnipr\u00e9sente.<\/p>\n<p>La forme choisie d\u00e9termine la mani\u00e8re dont l\u2019espace est d\u00e9crit.<\/p>\n<h3>Des espaces r\u00e9v\u00e9lateurs de soi-m\u00eame<\/h3>\n<p>\u00c0 plusieurs reprises, les narrateurs expliquent comment les lieux, les paysages entra\u00eenent un retour en eux-m\u00eames. Ainsi Philippe Claudel (2005\u00a0: 12), \u00e0 la fen\u00eatre du palais Farnese, \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Souvent, durant la nuit, o\u00f9 que je sois, j\u2019aime venir vers les fen\u00eatres et regarder le dehors, un dehors qui se refuse, qui n\u2019est plus l\u00e0 vraiment. Alors il me semble que ce que je contemple et qui est si mal d\u00e9limit\u00e9, si morcel\u00e9, si imparfait, incoh\u00e9rent, d\u00e9sagr\u00e9g\u00e9, opaque, c\u2019est moi-m\u00eame\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019opacit\u00e9 du brouillard agit de la m\u00eame mani\u00e8re. Ainsi la logeuse du narrateur dans <em>Meuse l\u2019oubli<\/em> (Claudel, 1998\u00a0: 74) lui explique\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Ici parfois, en hiver, le brouillard nous <em>\u00e9loigne<\/em> pour quelques jours. Rien \u00e0 faire, on ne peut lutter\u00a0; d\u2019ailleurs quant \u00e0 moi, je ne cherche m\u00eame pas. \u00c0 quoi bon\u00a0? vous verrez cette curiosit\u00e9, Monsieur\u00a0: la ville n\u2019existe plus\u00a0; comment dire\u00a0? Elle a \u2026 quitt\u00e9 le lieu. C\u2019est comme si en regardant dehors, vous vous retrouviez au-dedans de vous-m\u00eame\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019auteur dit la m\u00eame chose dans <em>Parfums<\/em> (Claudel, 2002\u00a0: 35)<em>\u00a0<\/em>:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0J\u2019aime le brouillard car il me permet toujours d\u2019entrer au plus profond de moi-m\u00eame. En marchant au-dehors, dans une nature qui ne me livre que ses marges imm\u00e9diates, quoique d\u00e9j\u00e0 d\u00e9vor\u00e9es par l\u2019abrasion d\u2019une gomme invisible, le monde devient une simple projection de l\u2019\u00e2me, une hypoth\u00e8se p\u00e9n\u00e9trante et un peu froide\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Plus g\u00e9n\u00e9ralement, la d\u00e9ambulation a le m\u00eame effet. D\u00e8s la premi\u00e8re page de <em>Quartier <\/em>(2007\u00a0: 13), il \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0On sait que les voyages qui ne portent pas au loin ne sont que des pr\u00e9textes \u00e0 tourner autour de soi, voire \u00e0 y entrer profond\u00e9ment. On pourrait alors se demander quelle part de myst\u00e8re intime ces marches famili\u00e8res vont d\u00e9couvrir et si le jeu vaut cette chandelle dont on ne sait ni qui ni quoi elle br\u00fblera\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Ainsi \u00ab\u00a0tourner dans le quartier, dans celui-ci ou un autre d\u2019ailleurs, c\u2019est toujours se cogner \u00e0 soi-m\u00eame et rencontrer son image dans des miroirs de briques et des reflets de vent\u00a0\u00bb (<em>ibid.\u00a0<\/em>: 69-70).<\/p>\n<p>La contemplation entra\u00eene une r\u00e9flexion presque m\u00e9taphysique. Dans <em>Nos si proches orients<\/em>, il \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0tout ce que la contr\u00e9e d\u2019Ardenne laisse en nous germer\u00a0: des sources neuves, des id\u00e9es pures, des routes qui nous conduisent \u00e0 r\u00e9veiller vivement, tandis que nous longeons les rives du fleuve, les chemins forestiers, les p\u00e2tures et les cr\u00eates drap\u00e9es, ce qui en nous s\u2019\u00e9tait ensommeill\u00e9 sous le poids de la vie\u00a0\u00bb (Claudel, 2002b\u00a0: 68).<\/p><\/blockquote>\n<p>Les lieux font aussi resurgir les souvenirs. Ainsi dans <em>Meuse l\u2019oubli\u00a0<\/em>(Claudel, 1998\u00a0: 53)\u00a0: \u00ab\u00a0Ma promenade a remu\u00e9 trop d\u2019images jaunies. Et soulev\u00e9 mon c\u0153ur d\u2019une boue de mauvais souvenirs\u00a0\u00bb ou dans <em>Quelques-uns des cent regrets<\/em> (Claudel, 1999b\u00a0: 12)\u00a0: \u00ab\u00a0Je revenais vers des lieux engourdis, des paysages qui me parlaient au c\u0153ur avec l\u2019accent tra\u00eenant des peines jamais gu\u00e9ries\u00a0\u00bb. Ainsi les lieux portent et laissent des traces\u00a0: \u00ab\u00a0Je sais le prix des lieux. Je sais combien ils nous cr\u00e9ent et comment ils laissent en nous des empreintes qui nous hantent comme des cicatrices\u00a0\u00bb (Claudel, 2016b\u00a0: 202).<\/p>\n<h3>Des topos du deuil<\/h3>\n<p>Certains lieux vont \u00eatre particuli\u00e8rement associ\u00e9s \u00e0 la perte et \u00e0 la mort. Comment\u00a0?<\/p>\n<p>On peut d\u2019abord avoir l\u2019impression que les lieux sont en accord avec l\u2019humeur du narrateur et qu\u2019il y trouve un \u00e9cho de son \u00e9tat int\u00e9rieur. C\u2019est particuli\u00e8rement probant dans <em>Meuse l\u2019oubli <\/em>(Claudel, 1998\u00a0: 33)\u00a0: \u00ab\u00a0Je prom\u00e8ne dans Feil l\u2019ombre de Paule et mes regrets. La rue principale, en pente, chute vers la Meuse et s\u2019encaisse dans un goulet. Elle r\u00e2pe mes plus sourdes temp\u00e9rances. Ici, ma douleur convient au granit des trottoirs et au brouillard du fleuve\u00a0\u00bb. Cet \u00e9cho peut devenir hyberbolique comme dans cette vision o\u00f9 la ville enti\u00e8re \u00e9voque la mort\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0En me levant, mais je me suis bien gard\u00e9 de le faire, j\u2019aurais pu voir, de cela j\u2019en suis s\u00fbr, une ville d\u00e9serte au-dehors, et des morts, des morts en cohorte, des morts qui n\u2019en finissent pas de mourir marcher sous des linges en lambeaux et rentrer, processionnaires, dans le fleuve en furie\u00a0\u00bb (Claudel, 1998\u00a0: 61-62).<\/p><\/blockquote>\n<p>Comme l\u2019explique Isabelle Bernard-Rabadi (2010\u00a0: 110) qui a \u00e9tudi\u00e9 l\u2019\u00e9criture de la perte dans <em>Meuse l\u2019oubli <\/em>(1998) et <em>Quelques-uns des cent regrets <\/em>(1999b), la r\u00e9gion devient \u00ab\u00a0consubstantielle\u00a0\u00bb au narrateur. Dans <em>Quelques-uns des cent regrets, <\/em>o\u00f9 l\u2019eau inonde les lieux jusqu\u2019\u00e0 la toute fin du r\u00e9cit, elle analyse\u00a0: \u00ab\u00a0Ce d\u00e9cor embu\u00e9 de larmes et de pluies m\u00eal\u00e9es s\u2019accorde pr\u00e9cis\u00e9ment avec la relation \u00e9mouvante de l\u2019exp\u00e9rience impartageable du deuil\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>.\u00a0: 114). On assiste \u00e0 une v\u00e9ritable personnification\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0En une nuit, \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un miracle, la rivi\u00e8re avait remball\u00e9 sa col\u00e8re et son ressentiment. Quelques heures lui avaient suffi pour d\u00e9gonfler ses courants, quitter des contr\u00e9es o\u00f9 elle n\u2019aurait jamais d\u00fb s\u2019\u00e9tendre. Elle avait retrouv\u00e9 sa place, apais\u00e9e et roulant des flots verts\u00a0\u00bb (<em>ibid.\u00a0<\/em>: 167).<\/p><\/blockquote>\n<p>Alors que dans le m\u00eame temps, le narrateur, ayant renonc\u00e9 \u00e0 conna\u00eetre le myst\u00e8re de son origine, quitte, apais\u00e9, le village.<\/p>\n<p>Ainsi l\u2019eau, sous toutes ses formes, fleuve mais aussi pluie, est embl\u00e9matique de la perte et de la mort\u00a0: une pluie \u00ab\u00a0b\u00eate. But\u00e9e. Que rien n\u2019arr\u00eate, ni l\u2019avanc\u00e9e des toits ni les parapluies qui se trempent quand dans les cimeti\u00e8res nous fleurissons les tombes pour la Toussaint\u00a0\u00bb (Claudel, 2002\u00a0: 117). La pluie qui ne cesse de tomber dans <em>Quelques-uns des cent regrets<\/em>, (Claudel, 1999b) c\u2019est aussi elle qui accueille l\u2019institutrice dans <em>Les \u00c2mes grises<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Le maire pataugeait dans la boue des rues. Elle, elle posait ses pieds menus sur la terre travaill\u00e9e par l\u2019eau, \u00e9vitait les flaques et les rigoles\u00a0\u00bb (Claudel, 2003\u00a0: 65-66).<\/p>\n<p>Le cimeti\u00e8re est aussi un lieu r\u00e9current. C\u2019est d\u2019abord un lieu d\u2019enfance. Le narrateur de <em>L\u2019Arbre de Toraja<\/em> a grandi en face d\u2019un cimeti\u00e8re, celui de <em>Meuse l\u2019oubli <\/em>(Claudel, 1998\u00a0: 92) \u00e9galement\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Grandir en face d\u2019un cimeti\u00e8re, ainsi que je l\u2019ai fait, ne permet pas mieux d\u2019accepter la mort. Tout juste peut-on comprendre assez t\u00f4t que la terre a deux visages, une sorte d\u2019endroit plaisant, fait de fleurs et de beaux marbres, et un \u00e9trange envers d\u2019o\u00f9 rien ne surgit plus\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Celui du <em>Caf\u00e9 de l\u2019Excelsior <\/em>a appris \u00e0 lire sur les monuments aux morts\u00a0: \u00ab\u00a0Les cimeti\u00e8res sont des r\u00e9gions troublantes. Les fr\u00e9quenter laisse d\u2019immenses traces\u00a0\u00bb, remarque le narrateur de <em>Quelques-uns des cent regrets<\/em> (1999b\u00a0: 151) C\u2019est aussi le lieu o\u00f9 l\u2019on enterre, o\u00f9 l\u2019on se recueille. Ainsi du narrateur de <em>Meuse l\u2019oubli<\/em>, que les promenades \u00e0 Feil conduisent immanquablement vers le cimeti\u00e8re. O\u00f9 se rend \u00e9galement tous les jours le narrateur des <em>\u00c2mes grises<\/em> pour parler \u00e0 haute voix \u00e0 Cl\u00e9mence. Lieu o\u00f9 l\u2019on creuse la terre. Cette terre exerce une r\u00e9elle fascination<a href=\"#_edn4\" name=\"_ednref4\">[4]<\/a>\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0J\u2019aime creuser des trous. J\u2019aime m\u2019enfouir. [\u2026] Mars ou novembre. Des mois repus. Une terre lourde dans laquelle l\u2019eau s\u2019est invit\u00e9e suffisamment longtemps pour qu\u2019on puisse la forer. J\u2019ai mes outils. Mes mains tout d\u2019abord. Des b\u00eaches aussi, des pelles, des pioches, des barres \u00e0 mine. Je creuse. [\u2026] La conna\u00eetre. Venir en son ventre. M\u2019y faire un abri. La terre de nos jardins est noire, moins compacte que l\u2019argile rouge du Ramb\u00eatant ou des berges du S\u00e2non\u00a0\u00bb (Claudel, 2002\u00a0: 197-198).<\/p><\/blockquote>\n<p>Il va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 la go\u00fbter\u00a0: \u00ab\u00a0Parfois m\u00eame, je la go\u00fbte cette terre, avant de la recracher et de sentir longtemps encore sur ma langue, ou entre mes dents, ses particules et ses grains, sa saveur de m\u00e9taux m\u00eal\u00e9s\u00a0\u00bb (Claudel, 2002\u00a0: 198). Il veut y \u00eatre enterr\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Je veux entrer dans un trou une derni\u00e8re fois. Je le ferais bien moi-m\u00eame mais on me prendrait pour un fou. Je veux \u00eatre enterr\u00e9 \u00e0 Dombasle, juste en face de ma maison d\u2019enfance, pas tr\u00e8s loin de notre jardin. Dans le paysage du Ramb\u00eatant et celui du S\u00e2non. Derni\u00e8res volont\u00e9s. La terre est la m\u00eame des deux c\u00f4t\u00e9s de la route. Noire et qui sent le mara\u00eechage et la bonne humidit\u00e9. J\u2019ai vu assez de tombes ouvertes et fait assez de trous pour en \u00eatre certain. Creuser c\u2019est apprendre \u00e0 mourir\u00a0\u00bb (<em>ibid.\u00a0<\/em>: 199-200).<\/p><\/blockquote>\n<p>C\u2019est aussi la terre o\u00f9 gisent tous les soldats morts\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Aujourd\u2019hui, il suffit de se promener dans mille endroits des Vosges ou de la Meuse pour voir ressurgir des fant\u00f4mes \u00e0 moustaches et bandes molleti\u00e8res. Le temps n\u2019a pas rebouch\u00e9 les tranch\u00e9es. Il les a simplement recouvertes d\u2019une couronne de feuilles et de mousses, de ronces et de ch\u00e8vrefeuille sauvage. Les formes adoucies des abris de fortune, des trous d\u2019obus, du labyrinthe qui court sur des kilom\u00e8tres rendent l\u2019horreur paradoxalement plus humaine, davantage diffuse, \u00e9trangement v\u00e9g\u00e9tale. C\u2019est sur des morts que l\u2019on marche\u00a0\u00bb (Claudel, 2002b\u00a0: 17).<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans <em>Quelques-uns des cent regrets<\/em>, les topos se conjuguent au moment de l\u2019enterrement de la m\u00e8re\u00a0; il faut charger le cercueil dans une barque pour le conduire au cimeti\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Je pensais \u00e0 la rive que je voyais se rapprocher, cette autre rive \u00e0 laquelle bient\u00f4t nous allions aborder et o\u00f9 j\u2019allais laisser ma m\u00e8re pour toujours. J\u2019\u00e9tais soudain immens\u00e9ment triste et dans le m\u00eame temps j\u2019\u00e9prouvais au c\u0153ur de ce th\u00e9\u00e2tre d\u2019eau une paix inoubliable. Les deux barques se suivaient \u00e0 distance, dans un silence \u00e0 peine remu\u00e9 par le clapotis des vagues et la plainte des oiseaux. Il n\u2019y avait devant nous que le spectacle des croix dress\u00e9es qui, \u00e0 mesure que nous progressions, devenaient davantage pr\u00e9cises et dessin\u00e9es. Au-del\u00e0, comme un d\u00e9cor sur une toile immense, la colline surpiqu\u00e9e de vergers en fruits donnait une patine de chairs vives \u00e0 la s\u00e9cheresse pierreuse du cimeti\u00e8re\u00a0\u00bb (Claudel, 1999b\u00a0: 149-150).<\/p><\/blockquote>\n<p>On voit donc comment la forme et le genre choisis conditionnent la description des lieux. Une \u00e9criture \u00e0 la premi\u00e8re personne, un personnage dans la souffrance du deuil et en qu\u00eate de lui-m\u00eame, aux prises avec sa m\u00e9moire, conf\u00e8rent aux lieux avant tout une dimension m\u00e9ditative et m\u00e9lancolique. Ils nourrissent un espace autobiographique, \u00e0 savoir ici un espace o\u00f9 s\u2019est jou\u00e9e et se raconte encore la vie du personnage-narrateur.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9marche de rem\u00e9moration lie les lieux au temps.<\/p>\n<h2>Espace, temps et \u00e9criture<\/h2>\n<p>Comme l\u2019\u00e9crit Jean-Baptiste Pontalis (1986\u00a0: 208, cit\u00e9 dans Coyault, 2000\u00a0: 52), \u00ab\u00a0La m\u00e9moire est moins subordonn\u00e9e au temps, cette \u00e9nigme, qu\u2019\u00e0 l\u2019espace qui lui donne forme et consistance\u00a0\u00bb. C\u2019est particuli\u00e8rement probant dans les r\u00e9cits que nous venons d\u2019\u00e9voquer. Mais c\u2019est aussi l\u2019\u00e9criture qui donne forme \u00e0 la m\u00e9moire, qui en garde la trace et il est int\u00e9ressant de voir comment chez Philippe Claudel l\u2019\u00e9tymologie du terme g\u00e9o-graphie, prend tout son sens. Il \u00e9crit l\u2019espace, il d\u00e9crit comment il garde ses traces, tout comme le fait un livre, allant jusqu\u2019\u00e0 assimiler le livre et l\u2019espace.<\/p>\n<h3>Mise en sc\u00e8ne de l\u2019\u00e9criture<\/h3>\n<p>Dans les romans, on trouve des narrateurs qui \u00e9crivent pour eux-m\u00eames et \u00ab\u00a0travaillent\u00a0\u00bb ainsi leur deuil. Le r\u00e9cit des <em>\u00c2mes Grises <\/em>peut se lire comme une longue lettre \u00e9crite par le policier et destin\u00e9e \u00e0 sa femme morte Cl\u00e9mence. On peut d\u2019ailleurs un temps penser que cette supplique, qui semble tendre vers une r\u00e9v\u00e9lation finale, lui permettra de surmonter son chagrin. Il n\u2019en est rien, le narrateur se suicide apr\u00e8s le point final et l\u2019aveu qu\u2019il a tu\u00e9 leur enfant. Il doute d\u2019ailleurs lui-m\u00eame de l\u2019utilit\u00e9 de tous ces mots qu\u2019il \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Quand je dis j\u2019arr\u00eate, c\u2019est ce que je devrais faire vraiment. \u00c0 quoi sert tout ce que j\u2019\u00e9cris, ces lignes serr\u00e9es comme des oies en hiver et ces mots que je couds en n\u2019y voyant rien\u00a0? [&#8230;] J\u2019aurais bien aim\u00e9 lui [Berthe, la femme de m\u00e9nage] expliquer un peu, mais expliquer quoi\u00a0? Que j\u2019avance sur les lignes comme sur les routes d\u2019un pays inconnu et tout \u00e0 la fois familier\u00a0?\u00a0\u00bb (Claudel, 2003\u00a0: 84).<\/p><\/blockquote>\n<p>Le narrateur de <em>Meuse l\u2019oubli<\/em> quant \u00e0 lui, s\u2019est achet\u00e9 trois cahiers <em>Le Conqu\u00e9rant<\/em> avant d\u2019aller \u00e0 Feil. On ne sait pas pr\u00e9cis\u00e9ment ce qu\u2019il \u00e9crit dans ses cahiers, seulement qu\u2019il \u00e9crit sur Paule, le souvenir de Paule et sur sa souffrance\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0je remplis le <em>Conqu\u00e9rant<\/em> bistre de tout un fatras de phrases impropres, sans queue ni t\u00eate, des historiettes au saindoux, des po\u00e8mes \u00e0 trois francs, des <em>rin\u00e7ures<\/em> de saoulon qui tentent de dire mon amour pour Paule, et ma souffrance, sans jamais y parvenir\u00a0\u00bb (Claudel, 1998\u00a0: 83).<\/p><\/blockquote>\n<p>Il s\u2019agit \u00ab\u00a0de forcer les mots \u00e0 travailler mon deuil, \u00e0 le dire, \u00e0 exiger d\u2019eux ce que moi-m\u00eame je me refuse \u00e0 faire ou ne le peux\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>\u00a0: 84). Dans <em>L\u2019Arbre de Toraja<\/em> (Claudel, 2016b\u00a0: 142), le narrateur \u00e9crit sur son ami\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Il me semble aujourd\u2019hui que, gr\u00e2ce \u00e0 ce r\u00e9cit libre dans sa forme, dans son agencement et dans son d\u00e9roul\u00e9, non seulement je force Eug\u00e8ne \u00e0 rester aupr\u00e8s de moi, je le maintiens sous une sorte de respirateur artificiel, dans un coma qui n\u2019est pas tout \u00e0 fait la mort, mais je reprends aussi les travaux de ma maison. J\u2019avance sans doute moins vite, et travaille moins bien que lorsque nous \u00e9tions deux. Mais je continue\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Entretenir le souvenir et la m\u00e9moire et continuer \u00e0 vivre, voil\u00e0 le r\u00f4le d\u00e9volu \u00e0 l\u2019\u00e9criture dans ces r\u00e9cits.<\/p>\n<h3>G\u00e9ographies du pr\u00e9sent et de la m\u00e9moire se confondent<\/h3>\n<p>Cette m\u00e9moire, c\u2019est aussi celle que gardent les lieux et que l\u2019\u00e9criture va rendre effective. Ils sont en effet \u00e9vocateurs, soit du pass\u00e9 si le narrateur y a v\u00e9cu, soit d\u2019espaces similaires, par contamination. \u00c0 Venise, Philippe Claudel croit sentir les eaux du Canal de Dombasle. Il l\u2019explique tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment dans <em>Parfums <\/em>(Claudel, 2002\u00a0:195)\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Combien de fois, pr\u00e8s de <em>mon <\/em>Petit Canal, arr\u00eat\u00e9, j\u2019ai respir\u00e9, devant les bassins d\u2019eaux us\u00e9es, Venise. Et combien de fois, voguant sur le Grand Canal de la Cit\u00e9 des Doges ou marchant dans ses rues, ai-je song\u00e9 \u00e0 la station d\u2019\u00e9puration des eaux de Dombasle, et donc \u00e0 ma petite ville, et donc \u00e0 mon petit pays <em>qui m\u2019est une province, et beaucoup davantage\u00a0? <\/em>La g\u00e9ographie qui est une tr\u00e8s antique science, sait parfois se faire malicieuse\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>De m\u00eame \u00e0 Strasbourg, ou dans d\u2019autres villes fluviales, remarque-t-il\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Je pense aussi, pour l\u2019avoir v\u00e9rifi\u00e9 \u00e0 maintes reprises, que, l\u2019air de rien, ce fleuve et ces rivi\u00e8res me donnent, par des bouff\u00e9es subites qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent de leur courant, des nouvelles de mon pays que j\u2019ai un temps quitt\u00e9. Ce sont alors de troublantes secondes o\u00f9 les g\u00e9ographies du pr\u00e9sent et de la m\u00e9moire se confondent, o\u00f9 je n\u2019ai plus d\u2019\u00e2ge, o\u00f9 l\u2019on joue avec moi par le biais de ce sens activ\u00e9, me faisant tout \u00e0 la fois regretter d\u2019\u00eatre l\u00e0 et heureux de pouvoir, \u00e0 mille lieues du lieu de ma naissance, ressaisir des fragments d\u2019odeurs et, comme un patient arch\u00e9ologue le fait avec des d\u00e9bris de poterie, recoller le vieux quotidien rompu\u00a0\u00bb (<em>ibid.\u00a0<\/em>: 176-177).<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette expression \u00ab\u00a0g\u00e9ographies du pr\u00e9sent et de la m\u00e9moire\u00a0se confondent \u00bb dit au plus juste le lien serr\u00e9 entre espace, temps et \u00e9criture dans le geste autobiographique. C\u2019est la m\u00eame confusion ressentie lorsqu\u2019il d\u00e9crit les effets d\u2019un parfum, ici celui du pain\u00a0: \u00ab\u00a0Tout se confond de l\u2019hier et du maintenant. Heureux, je p\u00e9dale vers <em>chez nous<\/em>, le caf\u00e9 au lait, le beurre et la confiture de fraises, avec contre moi une br\u00fblure d\u00e9licieuse, comme si on avait gliss\u00e9 sous mes v\u00eatements un quartier de soleil\u00a0\u00bb (<em>ibid.\u00a0<\/em>: 60).<\/p>\n<p>Philippe Claudel utilise \u00e9galement la m\u00e9taphore spatiale ou g\u00e9ographique pour d\u00e9crire la m\u00e9moire, autre moyen de souligner le rapport entre lieu et temps. La m\u00e9moire explor\u00e9e est compar\u00e9e \u00e0 un pays. C\u2019est cette m\u00e9taphore que le narrateur des <em>\u00c2mes grises <\/em>(Claudel, 2003\u00a0: 134) utilise pour \u00e9voquer son r\u00e9cit qui remonte \u00e0 vingt ans plus t\u00f4t, au moment du meurtre de Belle de Jour\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai d\u00e9val\u00e9 une fois de plus les ann\u00e9es, pour finir au m\u00eame point. Je connais tellement bien la route. C\u2019est comme de revenir dans un pays familier\u00a0\u00bb. La m\u00e9moire est donc aussi un lieu, le temps est aussi espace\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Quartier\u00a0: petite terre d\u2019appartenance et d\u2019identit\u00e9. Je suis du quartier. Il n\u2019est pas du quartier. On vient d\u2019arriver dans le quartier. C\u2019est aussi, en quelque sorte, un quart de la vie. Un quart de notre vie. Comme si le lieu composait une part essentielle de notre temps, et presque de notre corps, de notre chair\u00a0\u00bb (Claudel, 2007\u00a0: 15).<\/p><\/blockquote>\n<h3>Du lieu au livre<\/h3>\n<p>Enfin ce peut \u00eatre au lieu qu\u2019est confi\u00e9e la m\u00e9moire de l\u2019amour. Ainsi dans <em>Meuse l\u2019oubli, <\/em>le narrateur, en signe d\u2019acceptation de la mort de Paule, va jeter dans la Meuse, ses lettres et un vieux pull, la Meuse s\u2019\u00e9tant mu\u00e9e, au fil de son s\u00e9jour, \u00ab\u00a0en reliquaire de [son] amour d\u00e9funt\u00a0\u00bb (Claudel, 1998\u00a0: 142). Comme ses cahiers <em>Le Conqu\u00e9rant<\/em>.<\/p>\n<p>Plus int\u00e9ressantes encore sont les images qui op\u00e8rent une v\u00e9ritable assimilation entre le lieu et le livre. Ainsi dans les derni\u00e8res lignes de <em>Parfums<\/em>, Philippe Claudel (2002\u00a0: 216) explique\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Chaque lettre a une odeur, chaque verbe, un parfum. Chaque mot diffuse dans la m\u00e9moire un lieu et ses effluves. Et le texte qui peu \u00e0 peu se tisse, aux hasards conjugu\u00e9s de l\u2019alphabet et de la remembrance, devient alors le fleuve merveilleux, mille fois ramifi\u00e9 et odorant, de notre vie r\u00eav\u00e9e, de notre vie v\u00e9cue, de notre vie \u00e0 venir, qui tour \u00e0 tour nous emporte et nous d\u00e9voile\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>C\u2019est sans \u00e9tonnement qu\u2019on lit \u00e9galement qu\u2019il se sent parmi les livres comme chez lui\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis comme les livres. Je suis dans les livres. C\u2019est le lieu o\u00f9 j\u2019habite, lecteur et artisan, et qui me d\u00e9finit le mieux\u00a0\u00bb (Claudel, 2002\u00a0: 170).<\/p>\n<p>C\u2019est dans <em>L\u2019Arbre de Toraja <\/em>(Claudel, 2016b\u00a0: 139) que le lien se tisse au plus serr\u00e9 entre l\u2019\u00e9criture, les lieux, et le deuil\u00a0: \u00ab\u00a0Je me rends compte qu\u2019\u00e9crire est une inhumation qui ensevelit tout autant qu\u2019elle met de nouveau au jour\u00a0\u00bb. Le narrateur de <em>Meuse l\u2019oubli <\/em>(Claudel, 1998\u00a0: 59) utilise une image similaire pour d\u00e9crire son activit\u00e9 d\u2019\u00e9criture\u00a0: \u00ab\u00a0Tout cela [souvenir d\u2019une visite au mus\u00e9e avec Paule] d\u00e9sormais m\u2019appara\u00eet bien peu r\u00e9el \u00e0 mesure que j\u2019essaye, <em>Conqu\u00e9rant<\/em>, de l\u2019exhumer du terreau de mes jours, gr\u00e2ce \u00e0 quelques mots qui ne demandaient rien\u00a0\u00bb. Ainsi il y aurait un lien de l\u2019\u00e9criture \u00e0 la terre, cette terre qui le fascine, poudreuse et noire, o\u00f9 il aime tant s\u2019enfouir. Ex-humer, in-humer, sortir de terre ou ensevelir. Le narrateur de <em>L\u2019Arbre de Toraja <\/em>(Claudel, 2016b\u00a0: 142) file l\u2019image\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Eug\u00e8ne est l\u00e0, dans les pages, les lignes, ou entre elles. Le r\u00e9cit est sa chambre plut\u00f4t que son <em>tombeau. <\/em>Et Ninon a raison\u00a0: peu importe que la dalle de son monument soit de simple ciment et qu\u2019elle s\u2019effrite au fil des mois. Eug\u00e8ne n\u2019est plus en dessous. Il est ici. Le texte est devenu l\u2019arbre de Toraja \u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Cet arbre a une fonction bien particuli\u00e8re selon la coutume Toraja\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Remarquable et majestueux, il se dresse dans la for\u00eat \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres en contrebas des maisons. C\u2019est une s\u00e9pulture r\u00e9serv\u00e9e aux tr\u00e8s jeunes enfants venant \u00e0 mourir au cours des premiers mois. Une cavit\u00e9 est sculpt\u00e9e \u00e0 m\u00eame le tronc de l\u2019arbre. On y d\u00e9pose le petit mort emmaillot\u00e9 d\u2019un linceul. On ferme la tombe ligneuse par un entrelacs de branchages et de tissus. Au fil des ans, lentement, la chair de l\u2019arbre se referme, gardant le corps de l\u2019enfant dans son grand corps \u00e0 lui, sous son \u00e9corce ressoud\u00e9e. Alors peu \u00e0 peu commence le voyage qui le fait monter vers les cieux, au rythme patient de la croissance de l\u2019arbre\u00a0\u00bb (<em>ibid.\u00a0<\/em>: 11).<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9criture donc comme la terre et comme cet arbre r\u00e9alise ce geste paradoxal d\u2019ensevelir et de mettre au jour dans le m\u00eame mouvement. Le r\u00e9cit, comme la terre et les lieux, rempli de morts et de souvenirs, les conservent et les r\u00e9v\u00e8lent \u00e0 la fois.<\/p>\n<p>Il y a donc dans plusieurs \u0153uvres de Philippe Claudel, des lieux r\u00e9currents. La petite ville de Dombasle o\u00f9 il a grandi, entre fleuve et usine, \u00e0 l\u2019Est de la France, terre de guerre et de climats pluvieux, sert de matrice \u00e0 nombre d\u2019espaces d\u00e9crits. Les choix narratifs qui privil\u00e9gient l\u2019usage de la premi\u00e8re personne, qu\u2019elle renvoie \u00e0 un personnage fictif ou \u00e0 l\u2019auteur, et qui servent le r\u00e9cit d\u2019une vie ou d\u2019une partie de la vie, teintent d\u2019autobiographie les histoires racont\u00e9es. Les personnages sont confront\u00e9s \u00e0 la perte d\u2019un \u00eatre cher et au deuil qui l\u2019accompagne\u00a0: la rem\u00e9moration lie alors le temps \u00e9voqu\u00e9 et les lieux. Ces derniers, comme l\u2019eau, le fleuve, le cimeti\u00e8re, charrient les souvenirs, \u00e9voquent la mort, et sont \u00e0 l\u2019unisson de l\u2019humeur des narrateurs. Ils gardent la trace, les cicatrices et se trouvent par l\u00e0-m\u00eame \u00e0 l\u2019image de l\u2019\u00e9criture. Les personnages travaillent leur deuil \u00e0 coup de mots et d\u2019\u00e9criture, des mots qui \u00ab\u00a0ensevelissent\u00a0\u00bb, soit qui signent la mort et l\u2019acceptation de la mort, mais qui \u00e9galement \u00ab\u00a0exhument\u00a0\u00bb les souvenirs et ce qui fut. Ce double mouvement, antinomique, au premier abord, est tr\u00e8s \u00e9vocateur de l\u2019activit\u00e9 d\u2019\u00e9criture. Il s\u2019agit de faire un \u00ab\u00a0tombeau\u00a0\u00bb, mais \u00e9galement de pr\u00eater sa voix aux disparus\u00a0: silence et parole.<\/p>\n<p>Ces r\u00e9cits, chroniques, romans, autobiographies, s\u2019inscrivent bien dans un espace \u00e0 la fois g\u00e9ographique \u2013 la Lorraine terre d\u2019enfance et de m\u00e9moire \u2013, litt\u00e9raire \u2013 ce sont des \u0153uvres litt\u00e9raires et romanesques \u2013 et autobiographique, puisqu\u2019ils renvoient toujours \u00e0 l\u2019enfance de l\u2019auteur.<\/p>\n<p>Il serait int\u00e9ressant de comparer ces lieux litt\u00e9raires aux lieux \u00ab\u00a0cin\u00e9matographiques\u00a0\u00bb de l\u2019auteur. Une piste est donn\u00e9e dans un court r\u00e9cit publi\u00e9 r\u00e9cemment, <em>Au tout d\u00e9but, <\/em>o\u00f9 Philippe Claudel (2016a) raconte comment il est venu \u00e0 la r\u00e9alisation cin\u00e9matographique. Il vient d\u2019\u00e9voquer son activit\u00e9 d\u2019\u00e9criture \u00e0 l\u2019adolescence, consistant notamment \u00e0 \u00e9crire des petits sc\u00e9narios. Mais il \u00e9crit aussi de la \u00ab\u00a0litt\u00e9rature\u00a0\u00bb et explique\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Au m\u00eame \u00e2ge, je lis \u00e0 n\u2019en plus finir aussi, et ne cesse d\u2019\u00e9crire, des po\u00e8mes en particulier. Je m\u2019enroule dans les mots, ceux des autres, les miens, comme dans des v\u00eatements admirables. Je pose entre le monde et moi les traces des regards rencontr\u00e9s dans les livres. Je l\u2019\u00e9paissis de ces voix multiples. Je le fouille et l\u2019amplifie, mais lecture et \u00e9criture ne cr\u00e9ent aucun mouvement, juste de l\u2019espace. Comme la peinture que j\u2019aime \u00e9galement, ils sont des exercices arr\u00eat\u00e9s, qui t\u00e9moignent de moments et d\u2019impressions statufi\u00e9s par magie, vers lesquels on peut revenir, autour desquels on peut tourner sans cesse, qui jamais ne se d\u00e9robent\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019espace de la Lorraine, en images et en mouvement a-t-il le m\u00eame pouvoir de \u00ab\u00a0remembrance\u00a0\u00bb que les mots qui la disent\u00a0?<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Bernard-Rabadi I., 2010, \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9criture de la perte chez Philippe Claudel, Meuse l\u2019oubli et Quelques-uns des cent regrets\u00a0\u00bb, <em>Jordan Journal of Moderne Languages and Literature<\/em>, 2, 2, p.\u00a0103-130. Acc\u00e8s\u00a0: <a href=\"http:\/\/journals.yu.edu.jo\/jjmll\/Issues\/Vo2No2_2010PDF\/1.pdf\">http:\/\/journals.yu.edu.jo\/jjmll\/Issues\/Vo2No2_2010PDF\/1.pdf<\/a>.<\/p>\n<p>Claudel P., 1998, <em>Meuse l\u2019oubli<\/em>, Paris, Balland.<\/p>\n<p>Claudel P., 1999a, <em>Le Caf\u00e9 de l\u2019Excelsior<\/em>, avec des photographies de Jean-Michel Marchetti, Nancy, La Dragonne.<\/p>\n<p>Claudel P., 1999b, <em>Quelques-uns des cent regrets<\/em>, Paris, Balland.<\/p>\n<p>Claudel P., 2001, <em>Au revoir Monsieur Friant<\/em>, Paris, Phil\u00e9as Fogg.<\/p>\n<p>Claudel P., 2002a, <em>La Mort dans le paysage<\/em>, avec une composition originale de Nicolas Matula, G\u00e9rardmer, \u00c9d. \u00c6ncrages &amp; Co.<\/p>\n<p>Claudel P., 2002b, <em>Nos si proches orients<\/em>, Paris, National Geographic.<\/p>\n<p>Claudel P., 2003, <em>Les \u00c2mes grises<\/em>, Paris, Stock.<\/p>\n<p>Claudel P., 2005, <em>Trois nuits au palais Farnese<\/em>, Paris, N. Chaudun.<\/p>\n<p>Claudel P., 2007, <em>Quartier, <\/em>chronique, avec des photographies de Richard Bato, Nancy, \u00c9d. La Dragonne.<\/p>\n<p>Claudel P., 2012, <em>Parfums<\/em>, Paris, Stock.<\/p>\n<p>Claudel P., 2016a, <em>Au tout d\u00e9but<\/em>, G\u00e9rardmer, \u00c9d. \u00c6ncrages &amp; co.<\/p>\n<p>Claudel P., 2016b, <em>L\u2019Arbre de Toraja<\/em>, Paris, Stock.<\/p>\n<p>Collot M.l, 2011, \u00ab\u00a0Pour une g\u00e9ographie litt\u00e9raire\u00a0\u00bb, <em>Fabula-LhT, <\/em>8. Acc\u00e8s\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.fabula.org\/lht\/8\/collot.html\">http:\/\/www.fabula.org\/lht\/8\/collot.html<\/a>.<\/p>\n<p>Coyault S., 2000, \u00ab\u00a0Parcours g\u00e9ocritique d\u2019un genre\u00a0: le r\u00e9cit po\u00e9tique et ses espaces\u00a0\u00bb, pp.\u00a041-58, in\u00a0: Wesphal B., dir., 2000, <em>La<\/em> <em>G\u00e9ocritique mode d\u2019emploi<\/em>, Limoges, Presses universitaires de Limoges.<\/p>\n<p>Coyault-Dublanchet S., 2002, <em>La Province en h\u00e9ritage, Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Richard Millet<\/em>, Gen\u00e8ve, Droz.<\/p>\n<p>Ervinck E., 2010-2011, <em>L\u2019\u00c2me symboliste dans l\u2019\u0153uvre de Philippe Claudel, <\/em>m\u00e9moire de master en langues et litt\u00e9ratures, fran\u00e7ais-anglais, Universit\u00e9 de Gent. Acc\u00e8s\u00a0: <a href=\"http:\/\/lib.ugent.be\/fulltxt\/RUG01\/001\/786\/631\/RUG01-001786631_2012_0001_AC.pdf\">http:\/\/lib.ugent.be\/fulltxt\/RUG01\/001\/786\/631\/RUG01-001786631_2012_0001_AC.pdf<\/a>.<\/p>\n<p>Lecarme J., Lecarme-Tabone \u00c9., 1997, <em>L\u2019Autobiographie, <\/em>Paris, A.\u00a0Colin, 1999.<\/p>\n<p>Lejeune P., 1975, <em>Le Pacte autobiographique<\/em>, Paris, \u00c9d. du Seuil, 1996.<\/p>\n<p>Pontalis J.-B., 1986, <em>L\u2019Amour des commencements<\/em>, Paris, Gallimard.<\/p>\n<p>Wesphal B., dir., 2000, <em>La<\/em> <em>G\u00e9ocritique mode d\u2019emploi<\/em>, Limoges, Presses universitaires de Limoges.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ednref1\" name=\"_edn1\">[1]<\/a> Citation que l\u2019on peut rapprocher de quelques phrases de Pierre Bergounioux cit\u00e9es par Sylvie Coyault-Dublanchet (2002\u00a0: 220)\u00a0: \u00ab\u00a0\u201con est le lieu de la terre o\u00f9 l\u2019on na\u00eet\u201d, \u201con est les choses auxquelles on na\u00eet\u201d\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref2\" name=\"_edn2\">[2]<\/a> Nous nous conformons \u00e0 la d\u00e9finition de l\u2019autobiographie donn\u00e9e par Philippe Lejeune (1975\u00a0<em>: <\/em>14.)\u00a0: \u00ab\u00a0r\u00e9cit r\u00e9trospectif en prose qu\u2019une personne r\u00e9elle fait de sa propre existence, lorsqu\u2019elle met l\u2019accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l\u2019histoire de sa personnalit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref3\" name=\"_edn3\">[3]<\/a> L\u2019autobiographie s\u2019\u00e9crit souvent \u00e0 l\u2019ombre de la mort\u00a0: \u00ab\u00a0Personne n\u2019\u00e9crirait son autobiographie s\u2019il n\u2019avait pas d\u00e9couvert concr\u00e8tement son caract\u00e8re mortel\u00a0: la mort d\u2019un p\u00e8re, d\u2019une m\u00e8re, d\u2019un fr\u00e8re peut provoquer un portrait du disparu qui tourne \u00e0 l\u2019autoportrait\u00a0\u00bb (Lecarme, Lecarme-Tabone, 1997\u00a0: 129).<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref4\" name=\"_edn4\">[4]<\/a> Fascination qui s\u2019exprime notamment dans les personnages r\u00e9currents de fossoyeur\u00a0: <em>Meuse l\u2019oubli<\/em> (Claudel, 1998), <em>Quelques-uns des cent regrets <\/em>(Claudel, 1999b), <em>Les \u00c2mes grises <\/em>(Claudel, 2003).[\/vc_column_text][\/vc_column][\/vc_row]<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[vc_row][vc_column][vc_column_text]Anne Strasser Litt\u00e9ratures, imaginaire, soci\u00e9t\u00e9s Universit\u00e9 de Lorraine F-54000 anne.strasser[at]univ-lorraine.fr Philippe Claudel\u00a0: une g\u00e9ographie int\u00e9rieure de la perte Dans Parfums, autobiographie par les odeurs, Philippe Claudel (2002\u00a0:<\/p>\n<p> <a class=\"more-link\" href=\"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/anne-strasser\/\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-3865","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/3865","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3865"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/3865\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4563,"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/3865\/revisions\/4563"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.univ-lorraine.fr\/it\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3865"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}