Sylvie Lannegrand

Sylvie Lannegrand
National University of Ireland Galway
sylvie.lannegrand[at]nuigalway.ie

La Lorraine dans l’espace littéraire de Jocelyne François


« On me demande souvent comment je peux lire et écrire loin du Vaucluse. Je réponds alors que je suis lorraine. Que signifie cette réponse moins spontanée qu’on peut l’imaginer ? C’est tout à fait réel, je suis essentiellement lorraine, et je dois à la Lorraine un capital immense de sensations qui constitue mes vraies racines. Écrire et vivre à Paris est en ce sens une expérience moins extrême que celle d’avoir vécu vingt-quatre ans dans un village du Vaucluse. Passer de la place Stanislas à la place des Vosges ou à celle de la Concorde ne demande qu’une légère métamorphose. » (François, 1998 : 51)

Jocelyne François

Née à Nancy en 1933, Jocelyne François est l’auteure d’une œuvre conséquente et multiple comptant des poèmes, des romans, un journal publié en plusieurs tomes et des écrits divers (essais, livres d’artiste). La dimension autobiographique sous-tend la majeure partie de ces ouvrages qui font la part belle au rôle vital de l’activité créatrice (sculpture, peinture, littérature) et à l’importance de l’espace et du lieu de vie. Cette dernière dimension est cruciale : elle constitue la toile de fond de l’œuvre et permet de comprendre les composantes essentielles d’un équilibre personnel recherché et patiemment acquis. Cet espace vital, source de création, balise un cheminement artistique qui mène du premier roman, Les Bonheurs (1970) à la parution de Claire Pichaud, 3 vies (2013). La Lorraine où l’auteure a passé son enfance et son adolescence tient une place de choix dans les lieux qui nourrissent la sensualité et l’imaginaire : Les Bonheurs (1970), Joue-nous España (1980), La Nourriture de Jupiter (1998) entre autres ouvrages, y font amplement référence ; les trois tomes du Journal (Le Cahier vert. Journal 1961-1989 [1990] ; Journal 1990-2000. Une vie d’écrivain [2001a] et Le Solstice d’hiver. Journal 2001-2007 [2009]) y font, eux, des allusions ponctuelles. Cette étude portera sur la représentation de l’espace lorrain dans l’œuvre de Jocelyne François pour tenter d’en dégager les principales composantes, en particulier les points de jonction et d’interaction entre cet espace précis (lieu géographique certes, mais aussi mental et sensuel) et l’espace de l’écriture.

La Lorraine a reconnu l’œuvre de Jocelyne François : une bibliothèque à Rosières-aux-Salines (où habitaient ses grands-parents) porte son nom depuis 1997[1] et le Prix Erckmann-Chatrian lui a été décerné en 2001 pour Portrait d’homme au crépuscule (François, 2001b)[2]. Toutefois, son œuvre demeure aujourd’hui trop peu lu. Son nom demeure le plus souvent associé à l’ouvrage qui lui a valu le Prix Femina, Joue-nous España (François, 1980). Moderne tant par sa forme que par les thèmes qui y sont abordés, toute son œuvre demeure d’une grande actualité et mérite d’être redécouverte et étudiée. Saluons le travail de Michel Caffier (2003 : 397-403) qui, dans son Dictionnaire des Littératures de Lorraine, donne à Jocelyne François la place qu’elle mérite et consacre plusieurs pages à sa vie et à son œuvre.

Une étude de l’espace lorrain dans ses rapports avec l’espace de l’écriture permet d’apprécier un axe fondamental de cette œuvre : l’interaction entre l’appartenance à un territoire et le processus de création. De nombreux lieux lorrains figurent dans l’œuvre de Jocelyne François : Dombasle-sur-Meurthe, Baccarat, Marbache, Nancy (la Place Stanislas, la rue du Manège), Buthegnémont, Mirecourt, Audun-le-Roman, Mattaincourt, Rosières-aux-Salines… Il serait impossible d’en faire une étude exhaustive. Aussi nous pencherons-nous sur certains d’entre eux, en nous intéressant au contexte de leur évocation et à la signification qui leur est conférée.

Les carrés d’une mosaïque

Lorsqu’elle a écrit La Nourriture de Jupiter, Jocelyne François (1998 : 55) avait soixante-quatre ans, l’âge où on a, dit-elle, « atteint le plateau d’où l’on domine le paysage »[3]. Dans l’extrait de ce livre placé en exergue, trois lieux de vie sont évoqués : la Lorraine – le lieu de naissance, le Vaucluse – où elle a vécu pendant vingt-quatre ans et enfin Paris, où elle habite depuis 1984. Ces lignes disent avec conviction l’importance que revêt la Lorraine, non seulement dans le parcours de vie mais également dans la constitution de l’identité. L’assertion est réitérée : « je suis lorraine », « je suis essentiellement lorraine » et explicitée par référence à ce que le pays de naissance a apporté : « je dois à la Lorraine un capital immense de sensations qui constitue mes vraies racines. » Explorons donc ce « capital » dont il est question et déterminons son importance pour cerner les points nodaux où se rencontrent l’espace lorrain et l’espace de l’écriture.

L’œuvre de Jocelyne François est étroitement liée à l’appréhension et au vécu du lieu. Son ouvrage le plus connu, Joue-nous España, est probablement celui qui présente le plus d’intérêt pour cette étude. En effet, dans ce livre consacré aux années d’enfance et d’adolescence pendant lesquelles se construit la personnalité de la jeune Jocelyne, les lieux lorrains dominent[4]. Du point de vue de l’écriture, c’est également le livre qui illustre de la façon la plus magistrale l’interdépendance entre le lieu / l’espace géographique et l’écriture / l’espace littéraire, ainsi que la dynamique (devrait-on dire l’alchimie ?) qui en est le produit. L’image de la « mosaïque ancienne », dans les toutes premières pages, est à ce titre révélatrice :

« Comme la mer par vagues successives accomplit sa marée, avançant dans le sable, le mouillant, l’effritant et peu à peu toute une bande intermédiaire se trouve recouverte, ma propre histoire, par avancées successives, a gagné ce territoire étroit, sans nom, où je me trouve réduite et obligée à écrire ces choses du passé. Il s’agit pourtant d’une histoire sans aucune espèce d’importance mais je n’ai qu’elle. Elle s’ouvre sur des lieux pauvres et jusqu’à maintenant quelque chose l’a obscurcie, ne la laissant m’apparaître en clair qu’à de brefs moments où elle ressemble alors à une mosaïque ancienne, composée de gris et d’ocre pâle, usée par les pas mais sur laquelle, brusquement, ruissellerait de l’eau. Une mosaïque de Glanum un jour de pluie. Malgré les carrés qui manquent inévitablement, les dauphins, les oiseaux, les figures redeviennent comme au premier jour et l’ocre, à côté du gris, c’est la chaleur de la terre et le noir, le blanc des bords sont comme les limites d’un jeu : là, je trace des traits, ce sont les murs, j’en interromps certains, ce sont les portes, je jette la craie, je saute dans l’enceinte inscrite et je sais, les autres savent que je suis dans ma maison. » (François, 1980 : 11-12)

Cette image de la mosaïque dont les détails, ravivés par l’eau, recréent en partie le dessin d’origine est une métaphore de l’écriture, mais d’une écriture particulière qui d’une part, s’impose à l’auteur car elle provient d’une nécessité intérieure et, d’autre part, trouve son origine dans les « lieux pauvres » du passé. Notons de plus que les termes utilisés se rapportent directement ou par association aux quatre éléments (eau, terre, air, feu), instaurant un rapport étroit entre la matérialité du lieu et l’activité créatrice, également placées sous le signe de la fragmentation et de l’incomplétude. Chez Jocelyne François, l’écriture capte des pans ou des fragments de réalité que révèlent les sens, toujours en éveil. D’où le sous-titre « roman de mémoire » pour qualifier un texte de nature autobiographique : les souvenirs du passé retrouvés par l’effort de la mémoire et par le travail d’écriture, sont semblables aux carrés de mosaïque ancienne ravivés par la pluie. D’autres passages de l’œuvre reprennent ce motif. Associé ici à l’écriture et aux « choses du passé » mais aussi aux lieux, aux éléments et aux sens, nous le retrouvons à la faveur de l’évocation du paysage. Dans les passages sur Baccarat, lieu de naissance de la grand-mère maternelle, visages et paysages sont autant de « fragments » et de « tessons » d’une « poterie à reconstituer » (ibid. : 54). Métaphores pour l’écriture autobiographique, ces images révèlent aussi une manière très personnelle d’appréhender le réel, qu’exprime le recours aux sens et aux choses matérielles (poterie en l’occurrence)[5].

Lieux de l’enfance

Les lieux de l’enfance et de l’adolescence sont légion dans plusieurs ouvrages. Premier carreau de cette mosaïque lorraine (pour reprendre la métaphore) retrouvé dans Joue-nous España : un lieu qui remonte à la petite enfance, associé au souvenir d’une phrase souvent prononcée et restée en mémoire, Marbache. Le passage en question fait immédiatement suite aux lignes citées plus haut :

« “Où sommes-nous allés la pêcher ?” disent-ils. Oui ils disent cela très souvent et, un jour, je leur réponds : à Marbache. Parce que je ne soupçonne pas le blâme caché sous leurs paroles et que j’ai trouvé tout à fait merveilleuse l’île au milieu d’un bras de la Moselle, territoire couvert de galets, ombragé de saules, où nous avons passé le dimanche. À Marbache, d’accord, ça me convient. Peut-être à cause de cela même va-t-on y retourner souvent ? Mais non. Ce lieu devient tout à fait abstrait, il perd son ombre, sa fraîcheur, son bruit d’eau et ce qui me reste, c’est ce que l’on veut me faire répéter devant ceux qui viennent à la maison : “Où sommes-nous allés te pêcher ?  hein, dis-le…” et au début, innocemment, je réponds : à Marbache. Rires. Puis un jour vient et je ne veux plus le dire. On parle alors de mon mauvais caractère. Heureusement, le jardin est assez long, et vers le fond l’humidité entretenue par le mur du Carmel épaissit la végétation. Les groseilliers sont aussi plantés de telle façon que je peux avoir l’impression de disparaître. […] » (François, 1980 : 12-13).

Ce souvenir traduit la non-adéquation au milieu familial vécu comme restrictif, univers dont la narratrice souhaite s’affranchir. Si le sujet du roman est ici annoncé, il convient aussi de noter l’importance conférée au paysage, à la nature, dès le début de l’ouvrage. Le souvenir d’enfance associé à un lieu lorrain précis est resté prégnant car il cristallise à lui seul la conscience d’un écart, le poids du milieu familial et le désir de fuite. L’accord avec la nature, réponse probable à l’enfermement ressenti, est la condition nécessaire d’une vie pleinement vécue. Le souvenir de Marbache est suivi de nombreux autres, comme autant de carreaux qui reconstituent peu à peu l’univers de l’enfance, puis de l’adolescence, fait d’images, de sons et d’odeurs retrouvés. Ces passages illustrent la sensibilité de Jocelyne François tout en recréant son parcours à travers paysages, portraits et anecdotes ; ils permettent aussi d’apprécier la qualité particulière de la prose poétique qu’elle affectionne. Ainsi de l’évocation de Rosières-aux-Salines où vivent les grands-parents maternels à qui la famille (qui habite le quartier de Buthegnémont) rend régulièrement visite (ibid. : 20-23). Les vergers du grand-père occupent une place de choix dans ces souvenirs. Plusieurs ouvrages les mentionnent, à la faveur de longues descriptions. Ainsi dans Les Bonheurs (François, 1970 : 51) :

« Oh, tes fruits n’avaient pas la gloire de ceux du Sud. Ils se battaient contre ce ciel jamais établi en jouissance et apprenaient la vigilance en se protégeant avec rien, une feuille un peu mieux mise, ou un surcroît de courage venu du centre du noyau. Quand le milieu de l’été se levait doucement, ou l’automne, ils avaient enfin l’air de fruits insouciants mais à les bien regarder, la souffrance avait laissé des signes : vergetures rugueuses et mates, un peu en relief, vides presque imperceptibles sur la rondeur de la chair. Toi qui savais cela, tu passais outre. C’était pour toi et pour tes fruits, c’était la part des matins où seul, dans la haute rosée, tu cherchais des stratégies silencieuses pour leur venir en aide. »

De telles évocations, fréquentes chez Jocelyne François, ne sont pas sans rappeler l’œuvre de Colette par l’accord avec la nature, mais surtout par la sensualité qui s’en dégage. Loin d’être des pièces rapportées, elles font partie intégrante des textes (romans, essais, poèmes) et traduisent, fondamentalement, une manière d’être au monde. À ce titre, un long passage de Joue-nous España mérite d’être cité. Scandé par l’expression « j’ai appris le dehors », l’auteure y décrit ce qui, dès l’enfance, a influencé sa manière d’être et de penser. Voici un extrait de ces pages aux accents lyriques et poétiques, chargées de sensualité, caractéristiques de la prose de Jocelyne François (1980 : 26-27) :

« J’ai appris le dehors par les allées et venues, par la rosée surprenante sur mes jambes nues, par les fruits qui ricochent sur votre dos quand on secoue les arbres, […] par les cageots de mirabelles dorées ou de quetsches violettes (les mirabelles étaient dites abricotées si elles étaient ponctuées de rouge et les quetsches, il fallait les frotter un peu pour leur ôter cette fine pellicule qui voile leur couleur), […]. Je l’ai appris par les ombres des feuilles, par le plantain qu’on écrase sur les piqûres d’insectes, par les cerises si chaudes qu’il ne faut pas en manger quand on les cueille […]. Le dehors, je l’ai appris par les vendanges, par les grappes dissimulées, par les rangées de vigne qui me paraissaient infinies, par les tandelins débordants que portaient les hommes et ils en criaient le nombre au passage, par les repas froids apportés par ma grand-mère pour nourrir tout le monde, par le retour dans la douceur du soir sur la charrette louée pour la circonstance ainsi que le cheval. […]. Chemise relevée, les jambes rouge sombre jusqu’à ma culotte bateau, je ne sais plus rien d’autre que le contact avec le raisin. Je me dis aujourd’hui que c’est ainsi que j’ai voulu vivre. Comme j’écrasais le raisin j’aime l’amour, comme j’écrasais le raisin je sens le dehors[6]. »

Apprendre le dehors. Le même verbe est utilisé lorsqu’il est question de la découverte de la ville de Nancy par la petite fille : « […] j’apprends la ville, j’apprends à l’aimer et, au-delà de son austérité lorraine, les autres villes futures, les latines et les nordiques. Cela, je ne le sais pas qu’une ville contient les autres villes, mais plus tard je me souviendrai que je l’ai senti » (ibid. : 52). Apprendre et sentir le dehors, l’apprendre en le sentant. Le passage en question, dont il n’est cité ici qu’un bref extrait, détaille les quartiers de Nancy où s’attarde Jocelyne, encore jeune. La curiosité naturelle de l’enfant alliée à une soif de découverte sensuelle des lieux, y compris parmi les plus inattendus, pousse la petite fille à explorer un territoire toujours plus vaste. Ainsi le cimetière de Préville : « Son mystère, son odeur de buis, la variété inépuisable des inscriptions funéraires, les chapelles, les bouquets de cyprès me plongent dans des délices dont je ne peux parler à personne parce que j’ai le sentiment aigu qu’on ne les comprendrait pas. » (ibid.).

Il n’est pas question d’art ou de littérature dans les passages pré-cités. Toutefois, une même sensibilité se retrouve dès que sont abordées l’activité artistique en général et la pratique de l’écriture en particulier, comme en témoigne d’ailleurs le passage sur la mosaïque commenté plus haut. C’est avant tout d’une sensibilité et d’une sensualité qu’il est question : présente dès l’enfance, elle se précise à l’âge adulte et se traduit dans tous les domaines de la vie, y compris celui, essentiel, de l’écriture.

Une conscience sociale à la forge

Si les lieux lorrains de l’enfance sont avant tout les lieux de l’« apprentissage du dehors », ce sont aussi les lieux où une conscience sociale se forge. Dans Joue-nous España, la narratrice adulte retrouve le regard qu’elle portait, enfant, sur les autres (voisins, amis, famille) et sur le monde qu’ils incarnaient, regard qui décelait déjà l’absence ou la présence de privilèges, l’aisance ou la pauvreté. Ainsi des grands-parents paternels demeurant à Dombasle-sur-Meurthe :

« […] par un itinéraire que j’ai oublié, on arrive dans un endroit où toutes les rues sont semblables. Toutes les maisons de brique rouge brun aussi. Je me demande comment papa peut s’y retrouver. On appelle cela “les cités”. On habite une cité au lieu d’habiter une maison. C’est dans ces rues que mon père à dix ans livrait le pain avec une charrette que tirait un âne. Il me dit souvent combien il aurait aimé l’école, longtemps, mais sa mère manquait d’argent pour tout et son père était seulement gardien de nuit à l’usine. Malgré l’argent gagné avec le pain, elle en manquait encore et encore et devait raccommoder des sacs de jute durant la nuit. Toujours pour l’usine Solvay, grande mangeuse de sacs. En 1939 mon père a trente-trois ans. Il est le second d’une famille de treize enfants et sa dernière sœur n’a pas plus de quinze ans. » (ibid. : 29)

La ferme-hameau de la Crayère joue le même rôle cristallisateur, révélant à l’enfant les différences de classe, de l’autre côté de la barrière sociale cette fois :

« Chez mes grands-parents on prononçait le nom de la Crayère avec respect et quand j’ai vu la solitude du lieu, vu lentement, au rythme des pas et sans bruit, comme si nous surprenions une vie bien fermée sur elle-même, j’ai senti qu’habitaient là des gens d’une autre espèce, j’ai pensé que les pièces cachées par les murs austères devaient être très belles et que mes grands-parents et nous, nous étions des pauvres. » (ibid. : 81).

Autre lieu lorrain qui fait partie de la trame narrative et joue un rôle déterminant dans la vie de Jocelyne François : le pensionnat de Mattaincourt, « un monde tout autre » (ibid. : 101), « le lieu où l’on m’appelle par mon nom » (ibid. : 99). Ce lieu revêt une double fonction : il concrétise l’éloignement souhaité d’avec le milieu familial et devient, paradoxalement, espace de liberté « hors des regards qui jusqu’à présent m’ont tenue et surveillée » (ibid. : 115) ; et il est aussi le lieu de la rencontre avec Marie-Claire, qui restera l’amour de sa vie, non sans avoir rencontré des obstacles, le principal étant un mariage sans amour dû à l’intervention d’un directeur spirituel qui tâcha de la détourner de celle qu’elle aimait. Mattaincourt permet à l’adolescente de s’épanouir par les études et par la découverte d’un monde autre, bien différent de celui qu’elle connaissait jusqu’alors. La nature y occupe, toujours, une place de tout premier plan :

« J’ai le sentiment de vivre, ici. L’alternance des saisons, le changement qu’elles apportent en ce lieu qui bouge lentement, irrésistiblement, comme mû par le fond, élargissent ma perception du dehors. Avant Mattaincourt, je n’avais que les vergers de Rosières-aux-Salines ou notre jardin de Nancy comme repères dans le mouvement solaire, or je ne vivais pas jour après jour dans les vergers et notre jardin n’est qu’un échantillon très resserré, aux confins de la ville, du changement général. Ici la campagne, à perte de vue, balance d’un solstice à l’autre et le vent est libre d’aller et de venir. » (ibid. : 126-127).

Peu à peu, l’horizon s’élargit. D’autres lieux viennent s’ajouter au décor familier de Nancy et de ses environs. Plus tard, ce seront d’autres paysages et d’autres lieux de vie, en particulier Saumanes-de-Vaucluse, où Jocelyne François et Marie-Claire Pichaud vivront vingt-quatre ans. Mais toujours, l’art et la nature, la vie simple et frugale, restent les éléments essentiels du quotidien. L’inspiration et l’imaginaire se nourrissent des lieux de vie et des territoires traversés, la Lorraine restant le lieu premier, l’influence déterminante.

Dans un ouvrage plus tardif, Le Sel (François, 1992), rédigé bien après la période lorraine, après même les années passées dans le Vaucluse, alors qu’elle connaît l’épreuve de la maladie et de la souffrance physique[7], Jocelyne François parle en ces termes des divers lieux où elle a vécu, les premiers ne restant vivants que grâce à la mémoire :

« Ce qui a été si fortement, si quotidiennement, n’est plus sinon dans l’imaginaire en acte de la mémoire. Le crible de cet imaginaire constitue l’instrument le plus sensible dont je dispose pour juger de la valeur à mes yeux très inégale des lieux de ma vie. Avec le temps apparaissent les préférences décisives, elles tracent une géographie intérieure que je m’efforce toujours de rendre communicable bien que je doute qu’elle puisse l’être totalement et ce que j’écoute surtout chez autrui, c’est cet effort qui parfois perce sous les paroles pour rendre présents des moments, des fragments de réalité violemment uniques. À vrai dire, je n’entends guère que cela, le reste est un bruit de fond.

Si fortement imprimés en nous soient-ils, les lieux, une fois quittés, deviennent légers. Ils créent une armature transparente mais d’une solidité à laquelle on peut sans fin avoir recours. Les lieux aimés et peut-être aimants, en tout cas aimantés, ceux qui forment un couple avec notre histoire. Ils engendrent un espace dans lequel sans aucune limite notre esprit connaît et reconnaît sa jouissance. Musique sans aucun son. Combien de fois l’ai-je entendue aux heures les plus difficiles, apparemment les plus solitaires, où elle seule a pris acte de ma reconnaissance ! » (ibid. : 32-33, c’est nous qui soulignons)

Arrêtons-nous un instant sur l’expression « géographie intérieure », tout particulièrement intéressante pour notre propos. Ces lignes concernent les lieux du passé qui ne peuvent plus être que par la mémoire, et d’une hiérarchie entre ces divers lieux où a vécu l’auteure. Certains ont plus d’importance que d’autres, formant un paysage mental avec son relief unique à l’individu. Remarquons aussi qu’il est question de « rendre communicable » cette « géographie intérieure », l’auteure précisant que c’est aussi ce qui l’intéresse le plus chez autrui, au point de négliger le reste. L’importance des lieux de vie, leur capacité à insuffler en nous une force et une résistance, est traduite par une autre expression frappante : « armure transparente », protection certes, mais aussi source de sérénité, de bonheur, de consolation. On ne pourrait rendre plus bel hommage aux lieux d’une vie.

Dans la deuxième partie du roman, une image révélatrice fait écho à la mosaïque évoquée en début d’ouvrage : celle de la carrière, métaphore où espace et temps se rejoignent pour rendre compte de l’expérience de vie qui est aussi expérience créatrice. Le regard rétrospectif évalue le chemin parcouru, celui du randonneur tout comme celui de l’écrivain qui se penche sur sa vie passée :

« Je ressens mon temps déjà passé ici, quatre ans, comme une carrière. Je suis dans la position de celui qui marche sur le rebord du plateau et qui se penche et qui voit monter vers lui les couches successives de la falaise. Sous ses pieds, il n’a qu’un peu d’herbe rase ; vu de dessus le corps de la terre est trompeur et lui demeurerait caché s’il ne regardait pas du côté de cette béance utile ou si, cherchant un sentier pour descendre en lacets au niveau le plus bas du creusement, il n’en trouvait pas. Une carrière est un lieu à regarder longtemps, d’en haut, d’en bas. Ensuite on marche sur le sol avec une mémoire imaginante. La sédimentation des roches, les éclats, les brisures, l’impression d’un enfoncement qui pourrait sans limites aller au cœur, traverser jusqu’au ciel d’en dessous, nous situent dans l’échelle du temps et nous révèlent le peu de poids de nos angoisses. » (ibid. : 127).

Notons l’expression « mémoire imaginante », qui rappelle le sous-titre du livre, « roman de mémoire », et fait également écho à « l’imaginaire en acte de la mémoire » d’un passage déjà cité. Cette alliance de termes scelle le lien entre réalité passée et imagination, l’une ne pouvant aller sans l’autre, l’une fertilisant l’autre et inversement. Que Jocelyne François ait opté pour l’image on ne peut plus concrète de la carrière afin de traduire les notions abstraites du temps et de l’espace est tout à fait révélateur. Le paysage fait partie d’elle-même, il nourrit son écriture et est à l’origine de ses plus belles pages.

Une géo-poétique de l’écriture autobiographique

L’œuvre de Jocelyne François pourrait être considérée comme une géo-poétique de l’écriture autobiographique[8], expression apte à traduire l’influence prépondérante des lieux sur son écriture et leur place importante dans les textes. L’écriture en tant qu’acte de création est ancrée dans le lieu de vie, elle s’inspire de l’espace géographique (la Lorraine, puis le Vaucluse et enfin Paris) et s’en nourrit, jusqu’à devenir indissociable de la manière d’appréhender le monde. Il s’agit bien, en effet, du substrat de l’écriture personnelle chez Jocelyne François, et non d’une composante (parmi d’autres) de son œuvre autobiographique, comme en attestent la récurrence de certains lieux, l’importance que leur confère l’auteure dans son œuvre comme dans les entretiens qu’elle a accordés, et le choix des images et des métaphores qui scandent sa prose (et dont deux exemples pertinents ont été cités plus haut). Ces divers points consacrent la convergence du territoire et de l’écriture dans une œuvre éminemment personnelle, mais rarement considérée, à tort, sous cet angle.

Dans la préface à un « dossier Jocelyne François », Marcelin Pleynet (2003) aborde la question complexe de l’inspiration littéraire :

« Mais c’est lorsqu’elle s’interroge au plus près du mouvement qui conduit son sentiment le plus intime et sa prosodie, qu’elle dévoile la richesse proprement infinie de ce qui détermine son inspiration romanesque : “Quant à la prose, dont je ne peux pas même me séparer dans les poèmes, cela vient sans doute de plus loin. De sensations d’enfance probablement lorsque je me trouvais immergée dans des vergers ou des vignes qui m’apparaissaient comme sans limites…” »

Toute sa vie, comme chacun de ses textes en témoigne, Jocelyne François a été sensible aux éléments, à la nature, aux lieux où elle a vécu. Profondément attachée à la Lorraine, elle a aussi beaucoup aimé le Vaucluse, puis est allée vivre à Paris. Le passage cité en tout début d’article, tiré du recueil de textes La Nourriture de Jupiter, dit toutefois son attachement profond à ses « vraies racines ». Dans les pages qu’il lui consacre, Michel Caffier (2003 : 403) remarque : « L’œuvre de Jocelyne François amènera un jour des travaux conséquents. Ils ne manqueront pas de souligner, après les immenses qualités d’écriture, l’honnêteté intellectuelle de la femme et de la citoyenne, la rare fidélité à la Lorraine, célébrée pudiquement comme le reste et charnellement. » Citons, pour terminer cette présentation, un extrait de l’ouvrage avec lequel nous avons commencé :

« Quand je mourrai, et que je changerai de monde, j’arriverai en boîtant. Non pas parce que désormais je marche mal (la chirurgie m’a abîmée ; en me sauvant ?), mais surtout parce que, ayant été divisée si longtemps, je garde plusieurs appartenances qui m’ont attachée à différents lieux de la vie parfois apparemment contraires. J’aime la vie en elle-même partout où elle se manifeste, la rechercher rend le pas inégal. » (François, 1998 : 115)

Références

Caffier M., 2003, Dictionnaire des Littératures de Lorraine, vol. 1, Metz, Éd. Serpenoise.

François J., 1970, Les Bonheurs, Paris, Mercure de France, 1980.

François J., 1980, Joue-nous España. Roman de mémoire, Paris, Mercure de France.

François J., 1990, Le Cahier vert. Journal 1961-1989, Paris, Mercure de France.

François J., 1992, Le Sel, Paris, Mercure de France.

François J., 1998, La Nourriture de Jupiter, Paris, Mercure de France.

François J., 2001a, Journal 1990-2000. Une vie d’écrivain, Paris, Mercure de France.

François J., 2001b, Portrait d’homme au crépuscule, Paris, Mercure de France.

François J., 2009, Le Solstice d’hiver. Journal 2001-2007, Paris, Mercure de France.

François J., 2013, Claire Pichaud : 3 vies, Paris, Éd. du Regard.

Pleynet M., 2003, « Comme on aimerait un monde dans l’ordre essentiel et intouché de septembre », Les Moments littéraires. La revue de l’écrit intime, 9, Dossier Jocelyne François.

Viennot É, 2012, État des lieux, Donnemarie-Dontilly, Éd. iXe.

Viollet C., 2012, « Eliane Viennot : État des lieux », Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique, 25 juin. Accès : http://autobiographie.sitapa.org/nous-avons-lu-nous-avons-vu/article/eliane-viennot-etat-des-lieux.


[1] Le deuxième tome du journal rapporte le « baptême » de la bibliothèque et la visite du quartier où vécurent ses grands-parents (François, 2001a : 167-168).

[2] Pour une évocation de ce Prix, et les souvenirs qu’il éveille, voir François (2009 : 20).

[3] « […] aujourd’hui, j’ai soixante-quatre ans et, en vivant, j’ai atteint le plateau d’où l’on domine le paysage. Chaque événement du passé a pris son relief définitif. On peut regarder, comparer, comprendre, mais aucunement changer un iota à ce qu’on a vécu. Cela engrène une sorte de sérénité un peu songeuse parfois et cependant tonique […] ».

[4] L’ouvrage, défini sur la couverture de l’édition Mercure de France comme un « roman de mémoire », se rapporte à des faits biographiques de la vie de Jocelyne François, de ses parents et grands-parents, et de celle qui deviendra sa compagne, Marie-Claire. Les noms et prénoms n’ont pas été changés.

[5] Parmi les arts que Jocelyne François aime particulièrement, la poterie tient une place particulière. Son amie Marie-Claire Pichaud l’a pratiquée pendant plusieurs années avant de se consacrer à la peinture (voir à ce sujet le très bel ouvrage Claire Pichaud [François, 2013], aux nombreuses reproductions, qui éclaire par ailleurs le parcours de Jocelyne François elle-même). Dans son journal, elle en parle ainsi : « le monde de la céramique, du grès, de certaines porcelaines, bref d’œuvres que l’on peut tenir entre ses mains et qui peuvent contenir des solides ou des liquides depuis la nuit des temps, me procure des joies continues. Je ne m’habitue pas à regarder ces objets qui sont tout, sauf des objets justement, pour moi. » (François, 2009 : 89).

[6] Notons l’appel de note après le mot « tandelins » : « Mot lorrain. Hotte de bois dans laquelle les vendangeurs vident à mesure les paniers pleins. » (p. 26) De même, quelques pages auparavant, le mot « bonge » bénéficiait aussi d’une note explicative : « Mot lorrain. Corbeille ronde et assez profonde, à deux anses. » (p. 23) comme le verbe « mettre à parer » : « En Lorraine mettre à parer signifie étendre des fruits sur des claies pour qu’ils achèvent d’y mûrir. » (p. 20)

[7] Une opération de la colonne vertébrale fin 1986 laissa Jocelyne François paraplégique. Il lui fallut plusieurs années pour pouvoir marcher de nouveau et retrouver la force d’écrire.

[8] Catherine Viollet (2012) utilise cette expression pour définir l’ouvrage d’Éliane Viennot, État des lieux (2012), qui compose de courts textes de nature autobiographique, chacun correspondant à un souvenir précis et à un lieu, lui-même associé à une lettre de l’alphabet.